
Entretien avec Jules Ducharme – Et si apprendre à apprendre devenait notre boussole?
Dans cet entretien, Jules Ducharme reviendra plus en détails ce qui a été présenté lors des Instituts d’été. Vous pouvez revoir l’enregistrement ici.
Jules Ducharme est un éducateur passionné qui travaille dans le milieu de l’éducation depuis 2006, naviguant entre les mathématiques, l’informatique et les arts dramatiques avec une approche qu’il aime décrire comme étant créative et humaine. Son parcours l’a mené à occuper différents rôles en pédagogie et en numératie, jusqu’à contribuer au développement du curriculum provincial de l’Ontario.
Curieux et engagé, il explore aujourd’hui le potentiel de l’intelligence artificielle en éducation, non comme une simple technologie, mais comme un levier pour repenser l’expérience d’apprentissage et stimuler la réflexion critique.
Il est actuellement professeur en informatique au Collège Boréal, où il accompagne les étudiantes et les étudiants ainsi que le personnel dans l’adoption de pratiques pédagogiques innovantes, ancrées dans une vision moderne et réfléchie de l’enseignement.
Entretien avec Jules Ducharme – Et si apprendre à apprendre devenait notre boussole?
Transcription
[musique]
Louis Houle : Vous connaissez les entretiens audio du Centre franco? Chaque épisode a moins de 25 minutes et l’on y discute pédagogie à la suite d’une formation offerte lors des Instituts. Restez à l’écoute, ça commence dans trois, deux, un. Aujourd’hui, je suis en compagnie de Jules Ducharme parce qu’il le fallait. Jules a offert une formation aux Instituts d’été, au Centre franco, qui avait comme titre « Et si apprendre à apprendre devenait notre boussole ? ». Comme il y a des gens qui ont dit : « Oui, mais on en aurait pris plus. », je l’ai invité aujourd’hui à notre entretien. Jules, bonjour!
Jules Ducharme : Bonjour!
Louis : Tout de suite parce qu’un entretien, c’est très court. Si l’on se remet à la formation que tu as faite cet été, est-ce que tu pourrais, en quelques secondes, nous faire un petit rappel de quoi tu as parlé dans ta formation cet été?
Jules : Ça me fait beaucoup penser, cet atelier-là. Mon résultat d’apprentissage, c’est ça. Je voulais savoir, comme explorer tout ce qui était nécessaire ou transformer nos rôles face à l’IA parce que je me disais : « Il y a quelque chose qui se passe, puis ça ne va pas dans la bonne direction, je pense, avec nos techniques qu’on a du passé. » Il faut repenser à réinventer ce qu’est l’acte d’apprendre ou l’acte d’enseigner. C’est un peu ces deux-là qui s’entremêlent. Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’il faut faire pour changer ces choses-là, pour faire face à cette– ».
Pour faire face négativement ou positivement, c’est juste de réaliser que l’IA est là, qu’on n’est pas trop certain comment ça marche, mais on sait que ça ne marche pas. On sait que ce qu’on fait comme c’est là, ça ne fonctionne pas.
Louis : Il y a de grands défis, en tout cas. Je me souviens qu’il y avait, comme toi, de gros morceaux à ta formation. Est-ce que tu peux nous les rappeler, s’il te plaît?
Jules : Ça, ça m’a pris un bout de temps avant de figurer comme : « Qu’est-ce qui serait la solution? » d’après moi, en tout cas. Ça, c’est juste une opinion que je me suis bâtie avec le temps. Il y a trois grandes pierres angulaires, comme tu dis : apprendre à apprendre. On pataugera un petit peu dans cette idée-là. L’idée, c’est que l’important, ce n’est pas d’apprendre des choses, c’est de pouvoir apprendre à apprendre, puis modifier, puis toujours apprendre à apprendre. C’est ça la game qu’on joue, là, maintenant. Ensuite, développer l’intelligence, oui, mais plus loin que ça, il faut aller développer la co-intelligence.
Louis : Ça, c’était la deuxième rush.
Jules : Ça, c’est ma deuxième rush. Comme humain, il faut qu’on cohabite, qu’on copense, qu’on cocrée. Si l’on s’oublie l’un l’autre, on va perdre avec le monde de l’IA, je pense. Le troisième, c’est la métacognition. Qu’est-ce qui fait que j’ai appris quelque chose? Qu’est-ce qui fait que j’ai maîtrisé une idée? Repenser à mon apprentissage et comment je me suis approprié toutes ces choses-là, donc vraiment créer cet espace-là. Dans nos écoles, je pense que ce sont des choses qu’on fait, mais qu’on n’a jamais nommées, qu’on n’a jamais concentré à utiliser.
On fait toutes sortes de belles choses, mais on ne voit pas quand est-ce qu’on s’en sert de tout ça. Là, c’est trois choses, pierres angulaires.
Louis : Là, aujourd’hui, après quelques mois et après avoir offert ta formation, tu es rendu où dans ta réflexion? Est-ce qu’il y a des choses qui ont changé? Est-ce que les trois roches demeurent? Qu’est-ce que tu retiens?
Jules : 100 %, les trois roches demeurent. Je sais parce que, là, je l’ai vécu. Je suis redevenu pédagogue. Je suis devenu un pédagogue au niveau collégial, mais quand même, l’apprentissage reste la même chose. Mise en perspective : j’enseigne un cours de programmation 1. Je remarque que tous les codes qu’ils produisent sont très similaires ou même exactement pareils, donc je me doute et je regarde. Finalement, l’IA a produit tous leurs codes. Il y a une paresse, un peu, une crainte de bien faire. Même ceux qui adorent le code sont en train de s’en servir pour sauver du temps, s’assurer que ce sont des bons points.
Ils utilisent les outils, ils utilisent ça comme un couvercle chaud pour les protéger un peu. Je me suis dit : « Il faut que j’applique ces trois pierres angulaires là », puis, waouh, c’est intéressant. C’est faisable, mais ça fait mal. [rires] Ça fait mal dans le sens que c’est un processus qui est difficile pour certains parce que, là, apprendre à apprendre, ce n’est pas facile. Co-intelligence, dans un monde où l’on est branché sur nos téléphones, puis on est comme dans une petite bulle. Travailler avec les autres, c’est bizarre. Se poser la question sur comment j’aime apprendre, comment j’apprends, ce n’est pas là. C’est vraiment de l’action qu’il faut qu’on fasse.
Louis : Peut-être, Jules, je ne sais pas si ça a changé, mais quand j’étais à l’école, pour un grand bout, je faisais des choses pour le prof. Je lui disais : « Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour avoir une bonne note? » J’étais rendu l’expert de faire ce qu’il voulait. Est-ce que j’étais l’expert pour apprendre pour moi-même? Pas certain, pas du tout. Après ça, c’est certain que tous les trucs que mes amis avaient, on les appliquait. Apprendre à apprendre, je ne suis pas sûr que c’est l’objectif.
Je vois ça, j’entends ça, ce que tu me dis, puis je me dis : « Finalement, c’est la nature humaine d’un étudiant, non? »
Jules : Exactement. Ça, c’était correct dans un monde avant l’IA, mais, là, avec un monde avec l’IA, c’est toute une autre game parce que, là, au moins avant, il fallait que tu écrives, il fallait que tu penses un peu, même si c’était pour avoir la meilleure note parce que c’est ça que le prof voulait, il y avait un acte quelque part. Là, il n’y en a plus. Il n’y a plus d’acte d’apprentissage.
Louis : Il y avait une action où il fallait que je fasse quelque chose, c’est ça que tu dis?
Jules : C’est ça. Il y avait une action, il fallait que je fasse quelque chose. Il fallait que j’écrive ou je tape au moins. Même du copy/paste, chercher dans Google, et cetera, il y avait quelque chose. Maintenant, cette action-là n’est plus là. J’ai juste besoin : « Voici la demande », puis là, il te donne ce que le prof veut sans même une cognition. C’est ça qui est un peu plus bizarre.
Louis : Okay. Vas-y, je t’écoute.
Jules : Ça me fait penser un peu parce que j’ai toujours dit, j’avais une IA, moi aussi, quand j’étais plus jeune. Avant même que l’IA était une chose, j’avais un papa qui était très intéressé à la pédagogie.
Louis : Un papa IA? [rires]
Jules : Oui, papa IA. Sauf que le papa IA m’orientait, m’aidait, mais me posait des questions. Il me dit : « Qu’est-ce que tu veux dire par ça, ici, toi? » Il ne me donnait jamais la réponse. C’était une IA, mais qui me questionnait. Ça m’a forcé à penser à tout ça. J’ai été chanceux d’avoir un père, un, qui s’inquiétait de mon éducation, puis de ma pédagogie, tout ça. Je pense que je suis devenu pédagogue par le fait même, [rires] mais c’était cette action-là de questionner puis de pousser, de faire penser. C’est ça que ça m’a fait penser à mes trois grandes pierres angulaires, apprendre à apprendre, la co-intelligence.
Je n’ai pas appris tout seul. J’apprenais avec quelqu’un. Il y a toujours comme un acte. On apprend mieux par la co-intelligence, par se partager notre intelligence et de se questionner ensemble.
Louis : Est-ce que tu penses que la co-intelligence, on pourrait l’appliquer à l’intelligence artificielle aussi? Dans le sens d’apprendre avec parce que la « co », c’est ça, toi et moi, aujourd’hui, on fait quelque chose ensemble. On va sûrement apprendre quelque chose. Est-ce qu’on pourrait imaginer qu’on ferait de la co-intelligence en intégrant l’IA? Penses-tu?
Jules : Je pense qu’on pourrait se rendre là. On n’est pas là encore parce que l’IA ne te questionne pas. C’est intéressant. Les nouvelles versions sont en train de réaliser, puis sont en train d’enlever un peu ça. Ce que l’IA fait, les chatbots, ChatGPT, Gemini, tout ça, ils sont trop gentils. Leur programmation, c’est de te donner et d’être gentil avec toi, au détriment de l’information qu’ils te présentent. Ce qui fait que, si tu pousses, tu dis : « Je n’aime pas ça », ils vont inventer des hallucinations pour te rendre heureux, mais ce n’est pas vraiment te rendre–
Ce n’est pas eux autres qui pensent ce qu’ils veulent. Ce n’est pas une affaire humaine. Ils ont réalisé que les gens n’aiment pas ça. Ils ne veulent pas avoir un stimulus en intelligence humaine. Ils veulent avoir une intelligence avec laquelle ils peuvent programmer, aider, être un peu plus efficaces. Ils sont en train de réaliser cette chose-là qui est bizarre. On pense qu’on a une conversation, mais elle ne nous pousse pas, l’IA. Elle n’est pas en train de dire : « Tu as une minute. »
Lorsque tu as dit ça, comme mon père me disait : « Je ne pense pas que c’est ça que tu voulais dire. Qu’est-ce que tu voulais dire à ce moment-là? » L’IA ne te questionne jamais comme ça. Il dit : « Bravo, Jules! Tu as fait ça, c’est super bien. Regarde, je te donne une autre affaire pour te donner le–. » On perd cette idée-là de l’apprentissage en utilisant l’IA.
Louis : Toi comme pédagogue, avec cette nouvelle réalité, qu’est-ce que tu donnerais comme conseil, admettons, aux jeunes profs qui commencent et qui sont dans cette nouvelle réalité?
Jules : L’idée, c’est de créer des espaces où l’on peut faire foisonner cette idée-là d’apprendre à apprendre la co-intelligence, puis la métacognition. Un exemple concret, justement avec le cas : j’ai puisé dans ce que je faisais en mathématiques avant. Les gens vont comprendre, il y a le PPP, le « pense, parle, partage ». Ça, c’est très très bon. Ça marche déjà bien. On a une question, on met sur la table : « Penses-y tout seul dans ta tête. » Ça donne le temps tout seul dans tes pensées. Ensuite, tu parles avec quelqu’un parce que, là, tu fais la co-intelligence.
Tu dis : « J’ai vu ça. Tu as vu ça? Okay. » Ensuite, partage. On partage en grand groupe toutes nos idées. En mathématiques, on avait aussi un VVV qui était poussé un petit peu plus différent. VVV, j’explique : c’est visualiser seul dans sa tête, visualiser le problème. En mathématiques, ça fonctionne très bien, ça, parce que tu regardes le problème, tu peux le voir dans ta tête. Les mathématiques sont très visuelles. En tout cas, pour moi, c’est important. [rires] Ensuite, tu verbalises avec quelqu’un ce que tu as vu.
« Tu as vu ça? J’ai vu ça. Okay. J’ai vu ce patron-là qui grandissait comme ça, j’ai vu ça, et cetera. » Ensuite, tu vérifies. Là, tu utilises du matériel de manipulation, du papier-crayon. Avant tout ça, il n’y a zéro papier-crayon, c’est tout dans ta tête, c’est tout dans la tête de l’autre, et tu te jases, ensuite tu produis. Je me suis dit : « Tu sais quoi? J’essaye ça en codage. » Dans mon cours de programmation, j’ai fermé les ordinateurs. On ne code plus.
Louis : Voyons.
Jules : Là, à l’écran, je montre du code, une nouveauté, quelque chose qu’ils n’ont jamais vu encore. « Voici un code. Dans ta tête, visualise qu’est-ce qui se passe avec toutes les variables, les mémoires, tout ça. » Okay?
Louis : Oui.
Jules : Ensuite, verbalise avec quelqu’un ce que tu as vu. Vois si ça matche avec l’autre. Après tout ça, là, on va vérifier. Ouvre ton ordinateur, tape le programme. Il y a quelque chose, il y a un acte de répéter ce qu’il y a à l’écran, puis de le taper dans ton– Ensuite, vérifie si ça a sorti les mêmes choses que tu as vues. Sinon, pourquoi? Si oui, donne une tape dans le dos s’il l’a figuré. Ça, c’était difficile au début. Ça m’a pris à peu près quatre fois de faire cet acte-là avant que ça devienne un acte routinier d’apprentissage.
Beaucoup de « Ça fait mal, je n’aime pas ça. Il faut juste nous montrer pour qu’on puisse recracher. » Il y avait du, comment dire en français, le push back?
Louis : De la confrontation.
Jules : Oui, parce que ça fait mal à apprendre. Qu’est-ce que tu veux que je te dise? [rires] Ce n’est pas facile, mais, une fois qu’on se rend là, c’est là où l’on voit : « Oh! c’est puissant, apprendre à apprendre. »
Louis : Jules, je me souviens quand j’étais prof, j’avais décidé que, chaque mois, je donnais un défi scientifique à mes élèves. Il fallait qu’ils construisent quelque chose. Je te garantis que les cinq premiers mois, j’avais au moins la moitié de la classe qui ne voulait rien savoir. J’enseignais en septième et huitième année. Je revenais le mois après : « Non, pas encore un autre défi scientifique. » La beauté, c’est que j’enseignais des élèves deux ans parce que j’enseignais les sciences aux 7e, pas aux 8e année.
Il faut que je te dise qu’après un an, 8e année, on est là pour l’année, là, c’est les élèves qui, sérieux, le redemandaient : « Okay, c’est quoi le prochain? » Là, tout le monde était embarqué là-dedans parce qu’ils avaient vu qu’ils apprenaient, puis que ça pouvait être le fun. En tout cas, c’était super pédagogique.
Jules : Exact.
Louis : Entre autres, l’année passée, là, ça fait longtemps, il y a un étudiant que j’ai rencontré au hasard et il m’a dit : « Monsieur Louis, te souviens-tu des défis scientifiques? » Il dit : « Je suis en sciences aujourd’hui à cause de ça. » Tu vois?
Jules : Exact.
Louis : Quand on fait réfléchir, puis c’est ça le VVV, je pense. Tu l’as appliqué en mathématiques. Là, tu l’appliques en codage, en programmation, mais est-ce que tu penses que ça s’applique à n’importe quelle situation pédagogique?
Jules : Définitivement parce que ce que ça fait, c’est que ça enlève le go to rapide d’aller chercher la réponse. On travaille sur des choses humaines. Toutes ces choses-là qui sont de l’apprentissage, créer un climat d’exploration. Que le VVV force cette exploration-là, même de jeu aussi, puis de créer du sens dans tout ça. Quand tu es tout seul avec ton cerveau, ce n’est pas facile. Comme tu dis, ça a pris longtemps. La game, on apprend à jouer à l’école. Je vais te dire que ceux qui ont de bonnes notes ont appris très rapidement à jouer la game.
Louis : Oui, ils ont appris les règles.
Jules : Tu comprends?
Louis : Oui.
Jules : Ceux qui ont de la misère à l’école parce qu’ils ne veulent pas jouer ce jeu-là, parce qu’eux autres apprennent d’une autre façon, puis l’école [inintelligible 00:18:27]. Là, il faut redéfinir, c’est ça parce que, là, on le voit. On savait que c’était comme ça dans le passé, mais on pouvait tricher. On avait de petits jeux. On avait des choses qu’ils nous faisaient, mais là, avec l’IA, c’est comme genre primordial parce que là, tout le monde peut jouer à l’école, avoir de bonnes notes, puis il n’y a pas de problème, sans apprentissage. C’est ça qui fait peur.
Il faut créer ce climat d’exploration-là. Il faut reconnaître le pouvoir de transformer l’effort, puis de la vérité, puis de la justice dans tout ça. Ça, ce sont de gros mots, mais, dans ta classe, il faut qu’on comprenne ces éléments-là. L’effort est important. La vérité, la vraie vérité, sans la gober comme un bonbon, comme si l’on ne sait même pas si c’est bon pour nous autres ou whatever. Il faut démystifier ce qu’on a, qu’on reçoit de l’IA. La justice, c’est de se redonner le droit d’être humain dans tout ça, sans qu’on se perde.
Pour moi, ça paraît peut-être un peu très humain, mais l’amour de soi, c’est apprendre à apprendre des autres. C’est la co-intelligence et du monde en général. C’est cette métacognition qu’on a en collectif.
Louis : Là, tu as amené plein de questions dans ma tête parce que, là, tu viens justement de parler d’effort. Quand tu parles de l’effort, qu’est-ce que tu veux dire dans le contexte scolaire? Moi, j’ai dans ma tête, quand j’entends ça, on en parlera peut-être une autre fois, mais toute la question des devoirs, dans ma tête à moi, mon épouse enseigne le piano, puis elle dit à ses élèves : « Il faut que tu pratiques. Il faut que tu mettes un effort. Si tu veux apprendre, il faut que tu mettes un effort. » Toi, qu’est-ce que tu veux dire quand tu parles d’effort?
Jules : Je vois l’effort comme un acte cognitif nécessaire. On n’apprend pas sans forcer notre cerveau à faire des choses qui sont pour le cerveau difficile. Ça devient facile éventuellement parce qu’on a fait cet effort cognitif. L’apprentissage, c’est toujours se mettre dans ce milieu-là où c’est difficile, puis c’est : « Je ne comprends pas. » De pousser et ce qu’on a comme nous autres, comme enseignants, comme profs, on est ce guide de ces éléments-là qui perturbent la pensée des élèves. Ce qui est bizarre, c’est que, dans chacun des petits cerveaux des élèves, ce n’est pas la même chose qui va être difficile pour chacun.
Il faut aller, c’est ça qu’est apprendre à apprendre, c’est qu’il faut aller comprendre, comme individu, comment j’apprends à apprendre. Tous nos styles d’apprentissage tombent en place. Les visuels, les audio, ceux qui sont plus affectés au social. On a ce mélange-là qu’on doit faire face à tout ça, mais de s’en servir, c’est ce qui rend cette humanité-là d’apprentissage en collectif. Je ne sais pas si ça répond à tout.
Louis : Oui, mais c’est parce que notre travail comme pédagogue, j’appelle ça, c’est utiliser notre intelligence pédagogique pour se dire : « Toi, Jules, il semble apprendre comme ça, puis Louis, il apprend d’une telle autre façon. » Alors, comment je vais faire pour simuler ces deux élèves-là, puis toute ma classe, pour favoriser justement ce apprendre à apprendre parce qu’il n’y a pas une recette magique qui fonctionne avec tout le monde.
Jules : Exactement. Je te donne un exemple typique en salle de classe qu’on fait faire. J’ai vite appris, surtout en mathématiques, mais je pense que ça se met dans n’importe quel domaine. J’ai appris que célébrer les erreurs était une bonne chose. J’explique. J’avais un problème de personne, de pédagogue. On m’exigeait à donner des devoirs. Pas que je ne crois pas dans les devoirs, c’est juste que je crois à des devoirs, comme tu dis, qui forcent un effort et pas juste une routine d’apprendre par cœur quelque chose.
Je me suis dit : « Okay. » Je donne des devoirs, il faut que je donne des devoirs. Sauf que corriger des devoirs, ça peut être comme la moitié de toute la période. C’était rendu clair, là. Je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais faire? » J’ai dit : « Je vais juste corriger un problème. », puis ça va être le meilleur awesome problème que vous avez eu. Je veux que vous me présentiez l’erreur la plus magistrale. Au début, qu’est-ce que tu veux dire? What the fuck? »
Ça a pris à peu près une semaine, mais, après une semaine, j’avais des gens qui se battaient pour avoir le leur parce que j’affichais à l’écran, dans le temps, on n’avait pas ça. J’affichais leur problème avec la petite caméra, leur problème à l’écran, devant tout le monde. Je présentais l’erreur d’un élève à tous les autres élèves. On va l’analyser. Quand je disais au début : « C’était difficile. », mais, à la fin, c’était comme : « Monsieur, j’ai une awesome erreur, là. Oh, my God! » [rires] Mettez ça là-dessus. C’est la seule que je faisais.
Ce que je faisais, c’est que je ne la corrigeais pas. On la co-corrigeait comme salle de classe. J’ai dit : « Analysez ce qui se passe. » Je suis certain qu’il y en a cinq ou six autres qui ont fait la même erreur. « Oh, my God! Oui, monsieur. Oui, monsieur. Cool. » Qu’est-ce qui se passe? Comment est-ce qu’on résoudrait ça? Qu’est-ce que tu pourrais dire à lui qui vient de faire ce problème-là? Qu’est-ce qu’on va lui dire pour mieux apprendre? Ça, c’était ma leçon.
Louis : Juste, ce que je trouve super intéressant dans ce que tu disais, en même temps, ce n’est pas juste résoudre ce problème, c’est de se mettre dans une posture où est-ce que je suis capable de résoudre une situation problématique dans ma vie. Ça veut dire qu’aujourd’hui tu me forces à analyser, puis à visualiser, puis je vais prendre tes trois V que tu as dit tantôt, à visualiser, à verbaliser, puis à vérifier.
Alors, quand je vais me retrouver avec une crevaison avec mon auto qui n’est pas dans la salle de classe, si je l’ai fait assez souvent, puis que j’ai vu qu’il y avait du positif, je vais faire exactement la même chose, puis ça va fonctionner.
Jules : Exactement. Regarde, c’est exactement les trois choses qu’on a faites au début, aux trois roches angulaires. Je ne savais même pas que j’avais créé ça. Quand j’ai été comme ça, c’était quand j’avais 20 ans que j’ai utilisé ces stratégies-là. Tout d’un coup, apprendre à apprendre. Apprendre de nos erreurs, c’est apprendre. D’être fier d’avoir créé une erreur qui est awesome, comme les étudiants disaient, mes élèves disaient, c’est quelque chose. Ça, c’est apprendre à apprendre. La co-intelligence, on va régler le problème ensemble. La métacognition, là, je comprends ce que j’ai fait de mal. Intéressant.
La prochaine fois, je vais essayer de faire ça, ça, puis ça. Waouh, c’est puissant.
Louis : Waouh. Là, absolument, il faut que je t’amène parce qu’il y a un livre que je viens de terminer. J’ai lu un livre. Le titre, c’est L’avenir de l’intelligence humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, par Delphine Le Serre. Ce qui est vraiment incroyable, c’est un livre qui vient juste de sortir en 2025. C’est tout récent. Elle reprend les concepts que tu viens de mentionner, Jules. La question de co-intelligence, d’apprendre à apprendre, puis la métacognition, c’est exactement dans le livre, je pourrais te dire la page.
Elle ajoute que la co-intelligence, c’est entre humains, mais c’est en utilisant aussi l’outil qui s’appelle l’intelligence artificielle. De nous faire grandir, de continuer à résoudre nos problèmes en utilisant les outils, que je trouve super brillants et que, finalement, il y a un concept qu’elle amène et le terme qu’elle utilise, c’est : comment faire en sorte qu’on puisse développer l’intelligence humaine augmentée naturellement parce qu’on sait qu’on peut avoir l’intelligence humaine augmentée artificiellement. Il y a des compagnies qui font de petites expériences en ajoutant des implants au cerveau, et cetera, mais de le faire naturel et comment on le fait naturellement?
C’est justement en apprenant, apprendre à apprendre, en développant la co-intelligence, la métacognition, et cetera. Il fallait que je le dise parce que je trouve, Jules, que tu étais en avant de ton temps, finalement. [rires]
Jules : Je ne l’ai juste pas publié. [rires]
Louis : C’est ça, quand on lit. [rires]
Jules : C’est ça.
Louis : Je ne t’ai pas posé cette question-là avant, mais, si l’on avait une suite à la formation, ce serait quoi la prochaine étape après qu’on est conscients dans la salle de classe qu’il faut développer ça, justement, ce qu’on vient de parler depuis tantôt. Ce serait quoi? Je répète ma question pour te laisser du temps de réflexion. Ce serait quoi la prochaine étape, tu penses? On va où après?
Jules : Ça, c’est une très bonne question. Ce qui me vient à la tête, c’est : si l’on demande ça à nos étudiants, nos élèves, il faut, comme pédagogue, comme enseignant, comme professeur, on le vit nous-mêmes. Je pense que ça, c’est difficile.
Louis : Oui?
Jules : Oui, parce que préparer une leçon, maintenant, c’est l’IA. On se pose une question, on repose à l’IA, mais est-ce qu’on fait l’effort d’apprendre à apprendre, de co-intelligence et de métacognition quand on prépare nos leçons? Est-ce que ça développe chez l’étudiant d’apprendre à apprendre, l’élève, d’apprendre à apprendre la métacognition et la co-intelligence? Est-ce que ces choses-là font partie de notre vécu? Sinon, je pense que c’est là où l’on manque le bateau. Ça, c’est la première chose.
Deuxième chose, c’est que l’IA va devenir de meilleur en meilleur. Ça, on ne se cache pas. Déjà là, avec Chat GPT 5.2 qui vient de sortir juste trois jours passés, ils ont enlevé un peu l’algorithme d’être gentil et, tout d’un coup, je peux avoir–
Louis : Défier?
Jules : –une co-intelligence avec l’intelligence, un peu. Oui, il y a comme un genre, je pense ça, mais je veux qu’il soit honnête, puis qu’il me dise comme : « Qu’est-ce que tu penses? » Il manque quelque chose, en tout cas. On a comme un plus gros tac au tac qu’avant : « Oui, tu as raison, que tu es beau, que tu es bon. » Là, je me remplissais de ma grandiosité parce que l’IA me disait que j’étais super bon. Là, ça change un peu, et je pense qu’on a compris la game, c’est que l’IA n’est pas supposée être ton thérapeute et/ou ton meilleur ami.
C’est un outil et c’est un outil qui devrait te faire penser, puis je pense que l’IA s’en va vers ça. Il y a de belles choses que l’IA fait quand même. Comme donner une voix à une madame, j’ai vu ça. Une madame qui ne pouvait pas parler parce qu’elle avait un manque, tout ça. Ils ont implanté une IA dans sa tête et, chaque fois qu’elle pensait, l’IA traduisait sa pensée en mots, puis elle pouvait parler. L’IA va faire de belles choses. On n’est pas rendus là encore, mais ça s’en vient.
Dans le temps, ce temps-là, il faut réaliser que l’IA doit nous donner ces trois pierres-là. Il faut que ça nous force à apprendre à apprendre. Il faut que ça nous force à partager cette intelligence-là d’une façon cohabitée ou co-pensée ensemble, et il faut que ça réussisse à se questionner comme humain aussi. Sinon, on va juste devenir des IA nous autres même.
Louis : Jules, je trouve que c’est extraordinaire parce que, finalement, après l’avoir proposé à nos élèves, les trois grosses roches, c’est quoi notre posture par rapport à ça maintenant, nous, comme pédagogues? Je trouve que ça fait une très belle conclusion parce que c’est déjà le temps de se quitter. Écoutez, tout le monde, je vous rappelle que vous pouvez aller écouter la formation que Jules a offerte aux Instituts 2025 du Centre franco. Ça se retrouve sur le site du Centre franco.
Aujourd’hui, je suis très content parce que j’ai eu cette conversation extraordinaire avec Jules Ducharme. Jules qui est un pédagogue passionné. Écoute, Jules, je te remercie pour cette conversation aujourd’hui.
Jules : Je termine avec une pensée.
Louis : Vas-y.
Jules : Tout ce que vous voulez que les enfants ou les élèves soient demain, soyez-le avec eux aujourd’hui.
Louis : Que dire de plus? Merci, puis à la prochaine.
[musique]
Merci d’avoir pris le temps d’écouter cet entretien. Pour accéder aux enregistrements des formations des Instituts, rendez-vous dans la section Ressources du site du Centre franco. Pour découvrir d’autres entretiens et rester à l’affût de nos nouveautés, abonnez-vous à notre infolettre, suivez-nous sur les réseaux sociaux ou visitez notre site lecentrefranco.ca.