Marie-Élaine Desmarais

À la rencontre de Marie-Élaine Desmarais, la conception universelle de l’apprentissage expliquée


Épisode 21

Professeure agrégée et vice-doyenne des programmes de postbaccalauréat et de maîtrise en éducation à l’Université de Saint-Boniface, Marie-Élaine Desmarais est titulaire d’un doctorat en éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et s’intéresse notamment à la pédagogie universelle.

Elle est aussi titulaire d’une maîtrise en éducation (profil avec mémoire) de l‘UQTR, d’un baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire et sociale du même établissement ainsi que d’un baccalauréat en psychologie de l’Université Laval.

Elle est codirectrice du Groupe de recherche et d’intervention sur le bien-être en milieux éducatifs (GRIBEME) et cochercheuse au Réseau de recherche et de valorisation de la recherche sur le bien-être et la réussite (RÉVERBÈRE), au Canadian Research Centre on Inclusive Education, et ce, en plus d’être collaboratrice à Inclusive Education Canada. Ses recherches portent sur la pédagogie universelle, l’éducation inclusive, le bien-être en contexte éducatif, le développement professionnel et la dénormalisation.

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1re partie du balado

Transcription

Marie-Élaine Desmarais : Dans ce que je vais enseigner lundi matin, c’est quoi mon objectif? C’est quoi mon intention pédagogique? Par intention pédagogique, ce que j’entends, c’est moi, comme enseignant, c’est quoi l’impact que je veux avoir sur mes élèves en faisant cette leçon-là? Ça peut être associé à un objectif général dans le curriculum ou à un objectif spécifique dans le programme d’études, mais ça pourrait être autre chose aussi.

[musique]

Louis Houle : Bienvenue aux Conversations pédagogiques avec des passionnés! Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. Dans quelques instants, je vais me retrouver avec Marie-Élaine Desmarais, une personne qui est née à Québec, qui a fait ses études primaires, élémentaires dans cette grande ville. Ensuite, elle est allée à l’université, a fait des études en psychologie. Aussi, elle a un bac au niveau d’adaptation scolaire.

En même temps qu’elle est orthopédagogue au cégep pendant une dizaine d’années, elle termine une maîtrise avec une spécialisation au niveau des technologies d’aide. Elle continue ses études au doctorat avec une thématique qui est ancrée sur la conception universelle de l’apprentissage. Après son doctorat, elle est aujourd’hui professeure à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba, en inclusion scolaire. Retrouvons ensemble Marie-Élaine Desmarais.

[musique]

Aujourd’hui, je suis en compagnie de Marie-Élaine Desmarais et je suis très content de la recevoir parce qu’on s’est rencontrés de façon incongrue à Trois-Rivières lors d’une rencontre Réverbère. Après ça, je suis revenu chez moi, puis je me suis dit : « Non, il faut absolument que tout le monde rencontre Marie-Élaine Desmarais parce que c’est une personne, puis une prof incroyable. » Bonjour, Marie-Élaine!

Marie-Élaine : Bonjour, Louis! Quelle introduction!

Louis : [rires] Tu le mérites parce que je sais, pour avoir lu un peu sur la conception universelle de l’apprentissage, qu’on va en parler aujourd’hui. Juste avant, j’aimerais, en commençant aujourd’hui, que tu me parles d’une de tes passions. Qu’est-ce qui te passionne, Marie-Élaine?

Marie-Élaine : Une de mes passions? Ça, c’est une question difficile, Louis, parce que tellement de choses.

Louis : Okay.

Marie-Élaine : Est-ce que tu veux que je te partage une passion qui est en lien avec le travail ou tu veux une passion qui est en lien avec–

Louis : Choisis. C’est toi qui choisis, c’est ton balado.

Marie-Élaine : Je pourrais te partager, je suis une passionnée de tout ce qui est créatif. Je vais m’amuser à faire de la pâtisserie, puis à décorer ça. Je vais m’amuser à faire de la peinture, à faire des boucles d’oreilles. Je vais faire du perlage, rénover la maison au grand désarroi de mon mari–

[rires]

–repeindre la maison.

Louis : Oui?

[rires]

Marie-Élaine : Tout ce qui peut être créatif, je suis vraiment une passionnée de tout ça. C’est ce que je fais dans mes temps libres.

Louis : Ça vient d’où ce désir de créer?

Marie-Élaine : Ma mère était très créative. Ma mère, c’est une enfant dans un corps de femme, au sens où elle a une imagination qui est débordante. Ma mère joue beaucoup, même encore aujourd’hui. Ma mère jouait de la musique, faisait de la peinture sur soie. J’ai toujours vu ma mère être en train de faire des trucs comme du dessin, des choses comme ça. C’est beaucoup plus tard dans ma vie, où j’ai commencé à faire ça. Au départ, c’était vraiment le désir d’un peu tout faire moi-même, c’est comme ça que j’ai commencé, puis là, j’aime ça.

Louis : On est un peu semblables. Je ne sais pas si tu es comme moi, mais quand je vois quelque chose d’intéressant, le propos que je dis, ce n’est pas : « Je vais l’acheter. » Je me dis : « Je pourrais faire ça, moi. »

Marie-Élaine : Exact, c’est ça. C’est comme ça que ça a commencé.

Louis : Est-ce que ça, ça– [Oui, vas-y.]

Marie-Élaine : Non, j’avais fini. Je faisais juste dire oui, c’est exactement ça. Tu as tout compris.

Louis : Est-ce que ça, ça a influencé ton parcours scolaire?

Marie-Élaine : Probablement, dans le sens où la créativité va venir influencer, je pense, comment je planifie mes cours, comment je vois le monde de l’éducation. Pour moi, en enseignement, la créativité, c’est comme une condition essentielle à la planification, à la gestion de la classe, à tout ça, au fonctionnement d’une école. Tu le sais comme moi, les moyens et les ressources sont limités. Il faut vite essayer d’être créatif dans la façon dont on gère les ressources. Pour moi, c’est lié. Probablement qu’il y a un lien avec ça, mais je ne sais pas si c’est ça qui a le plus influencé mes choix.

Louis : Okay. Avec ton expérience, est-ce qu’on peut aider à développer la créativité chez quelqu’un–

Marie-Élaine : Oui, pourquoi pas.

Louis : –ou c’est inné? Comme toi, tu as une certaine facilité, puis tu as dit que ta mère t’a influencée. Est-ce que ça s’apprend? Est-ce qu’il faut que tu sois dans un état particulier? Est-ce qu’on peut aider à développer ça?

Marie-Élaine : Moi, je suis convaincue que oui. Je suis vraiment de l’école de pensée qu’on est des apprenants à vie et que, quand on donne à quelqu’un le bon contexte pour apprendre, quand on lui donne les outils, le temps, puis un espace où l’on peut faire des erreurs, on peut tout apprendre.

Pour moi, la créativité, c’est la même chose. Ça prend l’espace de pratiquer sans jugement, sans avoir peur de se tromper. Ça prend aussi le temps pour le faire. Je pense que si ces conditions-là sont remplies, je ne vois pas pourquoi quelqu’un ne pourrait pas apprendre.

Louis : Là, je vais pousser ma question. Dans un contexte scolaire de prof, parce que tu es prof, moi, j’ai été prof, on dit toujours qu’on peut faire des erreurs. Là, tu as dit qu’il faut laisser le temps. Est-ce que c’est vrai, ça, dans la vraie vie? Parce que j’ai l’impression que, des fois, on dit ça, mais qu’il y a plein de profs qui disent : « Moi, je n’ai pas le temps, j’ai mon curriculum, j’ai ci, j’ai ça. » Après ça, les erreurs : la direction, les parents, le ministère, et cetera. Est-ce que c’est vrai, ça, ou si c’est juste que ça paraît bien?

Marie-Élaine : Il faudrait que ça soit vrai, sincèrement. Il y a un concept qui s’appelle la tolérance à l’erreur, qui est dans les tout premiers écrits sur la conception universelle de l’apprentissage, alors que ce concept-là n’était pas du tout encore dans le domaine scolaire. Les premiers écrits de la conception universelle de l’apprentissage ne viennent pas du scolaire. Ça, c’était là.

Ce concept-là, pour moi, essentiellement, ce que ça veut dire, c’est de nous permettre d’apprendre de nos erreurs. Si on ne donne pas de place aux élèves, par exemple, pour faire des erreurs, réfléchir sur l’erreur qu’ils ont faite, puis avoir du temps aussi de réflexion pour essayer de trouver une solution ou une façon de réparer cette erreur-là, comment on peut leur demander d’apprendre? Parce que, si tu enlèves le concept de tolérance à l’erreur, c’est comme si tu demandes aux gens d’être parfaits du premier coup. Ça, ce n’est pas réaliste non plus.

Louis : En tout cas, dans mon cas, pas du tout. C’est très rare. [rires]

Marie-Élaine : Je pense qu’il faut que ces éléments-là soient vrais dans le système aussi. Nous, à l’Université de Saint-Boniface, on vient de passer tous nos programmes de postbaccalauréat et de maîtrise dans une évaluation succès ou échec. C’est-à-dire qu’on n’a plus du tout de notes chiffrées dans aucun de nos cours. C’est ça qu’on met de l’avant, c’est qu’on permet à nos étudiants de se tromper, puis de recommencer. Ça change la façon dont les étudiants apprennent parce que mes étudiants ne me demandent plus : « Madame, vas-tu m’évaluer sur ça? » Ils sont : « Comment je peux faire mieux? » Ça, c’est ce que je veux.

Si tu suis un cours de maîtrise ou de postbac, c’est parce que tu veux apprendre, puis tu veux faire mieux. Quand on demande : « Comment je peux faire mieux la prochaine fois? », je me dis : « Là, on est dans le bon processus d’apprentissage. On n’est pas dans l’apprendre pour faire plaisir à madame. »

Louis : Est-ce que la prof Marie-Élaine survit là-dedans? Parce que, si je te donne la chance– Ce que j’entends, c’est que je peux refaire mon travail ou bien je peux l’améliorer, et cetera, mais toi, il va falloir que tu le corriges une autre fois.

Marie-Élaine : Absolument.

Louis : On est capable de survivre là-dedans?

Marie-Élaine : Oui, mais ça dépend toujours c’est quoi notre objectif, puis il y a quand même des limites. C’est-à-dire qu’il y a des choses où je vais mettre certaines limites à certains étudiants quand je vois que le processus prend trop de temps, mais quand je vois qu’un étudiant veut travailler, quand je vois qu’un étudiant veut vraiment s’améliorer, que c’est quelque chose qu’il n’avait pas compris, que la démarche est sincère, on y va.

Tu as raison, des fois, ça prend plus de temps, mais je trouve que l’engagement dans mes cours, la participation, l’effort que les étudiants mettent sont tellement plus grands que ça vaut la peine. Tu as raison, des fois, ça prend plus de temps.

Louis : Si vous avez refait, en termes d’évaluation, vos programmes pour dire on passe ou c’est un échec, s’il veut le reprendre, ce n’est pas pour avoir une meilleure note parce qu’il a déjà passé. Comme tu dis, c’est pour favoriser un apprentissage plus profond ou, en tout cas, de continuer à apprendre.

Marie-Élaine : Exact. C’est ça.

Louis : En parlant justement d’apprentissage, on va arriver dans le vif du sujet qui est la conception universelle de l’apprentissage. Si j’étais une personne enseignante ou n’importe qui qui entend ces mots-là pour la première fois, puis je te dis : « Marie-Élaine, j’aimerais ça que tu me définisses simplement c’est quoi », qu’est-ce que tu dirais?

Marie-Élaine : La conception universelle de l’apprentissage, c’est une approche qui est inclusive et qui permet aux enseignants d’enseigner à tous les élèves de la salle de classe en même temps, tout en répondant aux besoins de chacun. Finalement, si je te mets ça le plus simple au monde, c’est un outil pour enseigner à tout le monde.

Louis : C’est un outil pour enseigner à tout le monde. J’imagine qu’avant ça on n’enseignait pas pour tout le monde?

Marie-Élaine : Non, même encore aujourd’hui.

Louis : Non? [rires]

Marie-Élaine : Non. Penses-y deux secondes : à quoi on pense quand on arrive dans une salle de classe? Souvent, on va penser à : « Je vais enseigner pour l’élève moyen. » N’est-ce pas? On utilise cette expression-là vraiment souvent dans le domaine de l’éducation. C’est qui l’élève moyen? Ce n’est pas tout le monde. Même si tu prends la courbe normale, l’espèce de cloche, l’élève moyen, on est d’accord qu’il est au centre.

Louis : Moyen.

Marie-Élaine : Tu as les deux extrêmes de ta cloche qu’on n’a pas couvertes. Eux autres aussi sont dans ta salle de classe parce que l’objectif même de cette fameuse courbe normale là, c’est de représenter la population en entier. C’est comme si en éducation, on est resté accroché sur le milieu de la courbe, mais on a les deux extrêmes. Ils sont là, ils sont dans la salle de classe. C’est toute la courbe qu’on cherche, qu’il faudrait qu’on essaye d’enseigner. La pédagogie universelle ou la conception universelle de l’apprentissage, c’est un des outils qui nous permet de le faire. C’est une des approches qui vient donner des stratégies aux enseignants pour arriver à le faire, puis que ça reste dans le domaine du faisable.

Louis : Si je résume, un outil qui va permettre à chacun et chacune de mes élèves d’apprendre dans ma classe.

Marie-Élaine : Exact.

Louis : Okay. Après que je sais ça, moi, nouvel enseignant, et que je viens d’entendre ce principe ou cet énoncé, concrètement, je fais quoi lundi matin dans ma salle de classe? Je viens d’arriver d’une conférence et je dis : « Je suis d’accord avec ça. » Je fais quoi lundi matin?

Marie-Élaine : La première chose qu’il faut savoir, c’est que, contrairement à d’autres approches pédagogiques, la pédagogie universelle ou la conception universelle de l’apprentissage, ça joue d’abord et avant tout dans la planification. Ça vient vraiment d’un processus de réflexion dans lequel l’enseignant va se dire : « Qu’est-ce que je vais enseigner lundi matin? » Dans ce que je vais enseigner lundi matin, c’est quoi mon objectif? C’est quoi mon intention pédagogique?

Par intention pédagogique, ce que j’entends, c’est : moi, comme enseignant, c’est quoi l’impact que je veux avoir sur mes élèves en faisant cette leçon-là? Ça peut être associé à un objectif général dans le curriculum ou à un objectif spécifique dans le programme d’études, mais ça pourrait être autre chose aussi. Ça pourrait être un objectif en lien avec les comportements, ça pourrait être un objectif en lien avec le socioémotionnel.

Ça pourrait être un paquet d’affaires, mais d’avoir claire la première étape : c’est quand je vais me présenter devant mes élèves lundi matin, puis que je vais leur enseigner la première leçon, c’est quoi mon but? À la fin de cette leçon-là, qu’est-ce que je veux que mes élèves aient appris? En faisant ça–

Louis : Excuse-moi. L’intention pédagogique, finalement.

Marie-Élaine : Exact. Un coup qu’on a notre intention pédagogique, on regarde : « Est-ce que je pense que tous les élèves dans ma salle de classe sont à même, en ce moment, d’atteindre cette intention pédagogique-là? Sinon, de quoi ils ont besoin? C’est quoi les coups de pouce que je pourrais leur donner? »

Quand je parle de coups de pouce, c’est un peu comme tous des leviers pour l’apprentissage : est-ce qu’ils ont besoin d’un lexique pour comprendre tous les mots dont on va discuter? Est-ce qu’ils ont besoin d’un outil particulier? Est-ce que c’est parce que cette matière-là que je vais enseigner est plus difficile à comprendre, puis ils ont besoin de plus d’explications? Est-ce qu’ils ont besoin de pratiques? »

On va essayer de venir anticiper tous les besoins que les élèves pourraient avoir. On va aussi anticiper c’est quoi les obstacles que les élèves pourraient rencontrer. On est vraiment dans le levier et dans l’obstacle. C’est-à-dire, qu’est-ce qui va aider les élèves? De quoi ils ont besoin pour mieux apprendre? C’est quoi les freins à cet apprentissage-là en ce moment dans la salle de classe?

Là, c’est comme si on a une espèce de portrait : ça, c’est mon but, ça, c’est les leviers, ça, c’est les obstacles, et l’on se fait un plan de match. On se dit : « Qu’est-ce que je vais faire? » Le « Qu’est-ce que je vais faire? », on l’articule autour de trois principes : les moyens d’engagement, les moyens d’action et d’expression, puis les moyens de représentation. Très simplement, les moyens d’engagement, on fait référence au pourquoi on apprend.

Ça va être tous les moyens qu’on va mettre en œuvre pour justifier aux élèves pourquoi ils sont en train d’apprendre ça : pourquoi c’est important pour eux? Pas juste pour moi comme enseignante parce que, moi, je le sais déjà. Pourquoi c’est important pour les élèves d’apprendre ça? C’est aussi tout ce qui est motivation : aller chercher les champs d’intérêt des élèves, par exemple. S’assurer aussi que les élèves sont bien dans la salle de classe. Ça va venir faire partie de ça. Le premier principe, c’est vraiment tout ce qu’on fait pour mettre en œuvre le bien-être dans la salle de classe, tout ce qu’on fait pour mettre en œuvre le pourquoi de l’apprentissage, l’engagement, la motivation.

Ce que la recherche nous dit là-dessus, c’est que plus les tâches sont authentiques, inspirées de la vraie vie, avec des liens concrets, plus les élèves savent exactement ce qu’on veut faire, c’est-à-dire notre objectif. Plus ils sont bien, plus ils apprennent. Ça, c’est notre premier principe. On va faire des choix en fonction de ça.

Notre deuxième, l’action et l’expression, c’est tout ce qui permet aux élèves d’être impliqués dans leur apprentissage : comment ils sont actifs dans l’apprentissage? Qu’est-ce que je leur fais faire? C’est quoi les options qui sont devant eux? Est-ce que je les fais travailler en équipes? Est-ce que je les fais travailler seuls? Est-ce que je les fais écrire? Est-ce que je les fais dessiner? Est-ce que je leur demande de m’expliquer ce qu’ils ont compris à l’oral? Est-ce que je leur pose des questions? Est-ce que je leur fais faire un exposé oral? Je pourrais continuer pendant longtemps à te donner des exemples, mais, au moment où ils apprennent, comment ils le font? Ça, c’est les principes en lien avec l’action et l’expression.

Le dernier principe, qui sont les moyens de représentation, c’est : comment on présente la matière aux élèves? dans quel format? Est-ce que je vais faire un exposé magistral? Est-ce que je vais leur présenter un balado? Est-ce que je vais présenter des schémas? Est-ce que je vais leur demander de faire des schémas, puis de les présenter aux autres? C’est aussi : comment je vais leur expliquer? Comment je vais m’assurer qu’ils ont compris? C’est quoi les stratégies que je vais mettre en œuvre pour m’assurer que tout le monde me suit, puis que tout le monde comprend?

Ce que la théorie nous dit sur la conception universelle de l’apprentissage, c’est que plus on va offrir des choix aux élèves, plus on va varier la façon dont on enseigne, mieux ils vont apprendre. C’est comme ça qu’on va venir répondre à toute la courbe parce qu’on sait que certains élèves vont avoir une facilité à retenir de l’information qui leur est donnée à l’oral, d’autres élèves, ça va être à l’écrit. Là, je donne des exemples très simples. Si, quand on enseigne, on fait toujours de l’oral, puis de l’écrit, on a déjà ces deux catégories d’élèves-là. C’est toujours ça, la stratégie : c’est de répéter la même information, mais de manière variée, et d’offrir des choix.

Louis : Marie-Élaine, tu viens de dire plein de choses incroyables. Je t’ai suivie–

Marie-Élaine : Oui, je viens de te résumer mon livre. [rires]

Louis : [rires] J’avais lu des bouts de ça, effectivement. Il y a plein de mots qui sont importants dans ce que tu as dit. Entre autres, d’être capable de voir les besoins de chacun, puis chacune de ma classe. Il y a un mot qui revient souvent dans ce que j’ai lu, c’est : il faut que je sois, comme prof, flexible dans ma tête, flexible dans mes actions, et que je permette aussi la flexibilité chez mes élèves.

Marie-Élaine : Absolument. Oui, la flexibilité, c’est vraiment tout ça. Quand on regarde comment le cerveau apprend ou de quoi on a besoin pour apprendre, la seule chose que la recherche est excessivement claire, c’est que ça change tout le temps. C’est-à-dire qu’une personne n’apprend jamais de la même façon. Quand on se présente devant la salle de classe, puis qu’on enseigne toujours de la même façon, on vient de réduire les opportunités d’apprentissage d’un paquet d’élèves parce qu’on n’offre pas cette flexibilité-là dans la façon dont on enseigne.

Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé, Louis, à l’école, quand tu ne comprenais pas quelque chose, quand tu ne comprenais pas une portion de matière– Moi, c’était toujours les problèmes mathématiques, la résolution de problèmes. Ça, c’était ma bête noire quand j’étais plus jeune. J’avais un prof, j’allais le voir, puis je lui disais : « Monsieur, je ne comprends pas le problème. » Il faisait juste me relire le problème de la même façon. Il était comme sur répète. Il faisait juste répéter la même affaire.

Ça ne m’aidait pas. Je n’avais pas compris la première fois. Ce n’était pas que je n’entendais pas ce qu’il me disait, c’est que j’avais besoin qu’on me l’explique d’une autre façon. C’est ça l’idée derrière la conception universelle de l’apprentissage : quand ça ne marche pas d’une façon, essaye une autre.

Louis : Oui, mais comme tu as dit, une autre différente. Pas la même chose encore une fois et encore.

Marie-Élaine : C’est ça. Exact. C’est ça l’idée de la flexibilité. C’est d’être flexible aussi dans la façon dont on enseigne, dans la façon dont on présente les choses aux élèves, dans la façon où l’on va recevoir ce que les élèves ont à démontrer comme apprentissage. Plus on va être flexible, plus on va laisser de la place pour les élèves pour apprendre de la façon qui leur correspond le mieux.

Louis : À un moment donné, dans ce que tu as dit aussi, c’est de permettre à l’élève d’apprendre le mieux possible, à sa façon.

Marie-Élaine : Absolument.

Louis : Ma question, c’est comme si, comme prof, j’ai la responsabilité de donner des choix, et cetera, mais de donner du pouvoir à mes élèves?

Marie-Élaine : Absolument. Si je suis honnête avec toi, c’est probablement l’étape la plus difficile, mais quand l’enseignant commence à partager la responsabilité des apprentissages avec les élèves, c’est là où il y a de petits miracles qui s’opèrent. Parce que plus on va donner des occasions aux élèves d’apprendre à connaître comment ils apprennent, plus ils vont devenir bons à apprendre et plus ils vont être capables de nous dire : « Moi, j’apprends mieux de cette façon-là. »

Plus on est à l’écoute de ça, mieux ils apprennent. Plus on leur demande de faire des choix, plus on leur donne de la pratique à choisir, puis qu’on les guide dans comment faire un bon choix, plus, après, ils sont capables de nous proposer d’autres options auxquelles on n’avait pas pensé. Si l’on est assez flexible pour accepter, imaginez comment un élève peut être motivé quand, non seulement il apprend comment lui pense qu’il apprend le mieux, mais qu’en plus, c’est lui qui a décidé ce qu’il apprenait, ou en partie.

Il n’a pas tout décidé, mais il a eu un pouvoir sur soit la façon dont il remet le travail, soit la façon dont il va apprendre, c’est-à-dire en équipe ou seul. Plus on lui donne cette espèce de pouvoir là sur son apprentissage, plus on augmente la motivation. En augmentant la motivation scolaire, on réduit plein d’affaires par le fun : on réduit tout ce qui est gestion de classe problématique, on réduit tout ce qui est problématique de comportement parce qu’on a des élèves qui sont engagés, puis qui veulent apprendre pour eux, pas pour faire plaisir ou pas pour apprendre à l’examen.

Louis : Je trouve ça très logique. Mon cerveau dit : « Ça a bien de l’allure. » Pourquoi est-ce que ce n’est pas tout le monde qui fait ça? C’est quoi les obstacles qui font que, entre guillemets, on n’embarque pas à utiliser la conception universelle de l’apprentissage si, dans tout ce que tu as dit, c’est gagnant?

Marie-Élaine : Il y a plusieurs choses. Il y a des choses que je vais dire qui viennent de la recherche, puis il y en a d’autres, c’est mon opinion avec la pratique.

Louis : Tu es à la bonne place, Marie-Élaine, c’est un balado. [rires]

Marie-Élaine : [rires] Une des choses, c’est qu’on est vraiment mauvais, ça, c’est partout au pays, Louis, à faire du développement professionnel pour les enseignants. Le développement professionnel, ce que la recherche nous dit, la pire façon de le faire, c’est de donner une formation de 45 minutes, 1 heure, une fois, puis de ne jamais en reparler. Tu es d’accord avec moi que c’est ça qu’on fait. C’est la raison première pourquoi on ne fait pas plus de conception universelle de l’apprentissage. Les enseignants ont besoin de temps pour comprendre l’approche. Ils ont besoin de temps aussi pour l’expérimenter, puis ils auraient besoin d’accompagnement.

Louis : Oui, c’est le mot magique.

Marie-Élaine : On a fait un projet de recherche. Ça ne s’est pas passé exactement comme on le souhaitait parce qu’on a commencé ça en septembre 2019, puis on sait ce qui s’est passé [rires] au printemps 2020.

Louis : Pandémie, j’imagine? C’est ça le mot magique?

Marie-Élaine : [rires] C’est ça. Ce qu’on avait prévu dans ce projet-là, puis ce qu’on a quand même réussi à faire, on a créé des communautés d’apprentissage professionnel à l’intérieur d’une école. Ce qu’on faisait, on a donné trois jours de formation sur la conception universelle de l’apprentissage à toute l’école : deux au mois de juin, l’année d’avant, une au mois de septembre. On a formé une équipe. On a dit : « Qui a le goût de participer au projet? Si vous acceptez, vous allez avoir une heure par semaine de planification en petites équipes pour faire des leçons en conception universelle de l’apprentissage. »

Il y a 11 enseignants qui ont participé. Ils avaient du temps, puis ils étaient regroupés par niveau. Les enseignants de 2ᵉ, de 3ᵉ année travaillaient ensemble; 4, 5. Nous, c’est 6, 7, puis cette école-là, ça arrêtait à 8. On avait fait 7, 8 ensemble, puis on n’avait personne en 6ᵉ. Ce qu’on a fait, c’est qu’on les rencontrait chaque semaine. Il y avait un temps de conversation. Moi, je venais faire de l’accompagnement une fois par mois.

Ces enseignants-là sont devenus des experts de la pédagogie universelle parce qu’on les a accompagnés sur une période de 1 an. Je suis retournée à l’école 2 ans après. Ils continuaient encore de faire de la conception universelle de l’apprentissage. C’est de ça qu’on a besoin. Ça, c’est une des raisons. Ce que je te dis là, ce n’est pas vrai juste pour la conception universelle de l’apprentissage, c’est vrai pour toutes les stratégies de développement professionnel.

Il faut donner ce temps-là aux enseignants. Il faut les accompagner. C’est la même idée– Au tout début du balado, on parlait de tolérance à l’erreur. Il faut donner la chance aux enseignants d’essayer cette approche-là, puis de dire : « Ça, ça a plus ou moins marché. La prochaine fois, je referai ça. Qu’est-ce que tu en penses? » Ça, c’est la première raison : on n’est pas bons à faire le développement professionnel.

La deuxième, une des conditions gagnantes de la conception universelle de l’apprentissage, c’est la collaboration. Il faut donner du temps aux enseignants pour collaborer ensemble. Je dis : « Les enseignants, collaborer ensemble », mais ça pourrait être aussi de collaborer avec les parents, collaborer avec les orthopédagogues, avec les éducateurs spécialisés, la direction. Se donner du temps de collaborer, ça permet aux enseignants aussi de mieux appliquer cette approche-là.

L’autre chose qui est un frein, c’est le manque de temps de planification qu’on a parfois dans certaines écoles, et temps de préparation qui est souvent insuffisant. On donne peu de temps aux enseignants pour préparer leurs leçons à l’intérieur de la journée scolaire. Ça, c’est aussi un frein. Ça revient à ce que je te disais au tout début sur la créativité : si on n’a pas le temps pour s’arrêter, pour réfléchir, c’est aussi un peu plus difficile.

[musique]

Louis : Pour écouter la suite de ce balado ou encore pour découvrir les autres épisodes, visitez le site Internet du Centre franco sur Institut, sur l’onglet Formation. Vous pouvez aussi les retrouver sur Spotify et sur baladopedago.com, un site qui propose une riche sélection de balados éducatifs en français. Enfin, pour découvrir l’ensemble de nos nouveautés, inscrivez-vous à notre infolettre, consultez nos réseaux sociaux ou visitez lecentrefranco.ca.

[musique]

2e partie du balado

Transcription

Marie-Élaine Desmarais : Parce que ce n’est pas vrai que les enseignants font tout mal, puis qu’avec la conception universelle de l’apprentissage, il faut tout refaire à zéro. Ça, c’est complètement faux. Ce que j’aime de l’approche, c’est que c’est pensé, puis c’est fait pour : je pars sur ce que je fais bien et j’essaye de l’améliorer.

[musique]

Louis Houle : Bienvenue aux conversations pédagogiques avec des passionnés! Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. Dans cette deuxième partie, Marie-Élaine nous dit que ce sont les petites choses que tu changes dans ton approche, une direction d’école flexible et la revue du rôle de l’élève ainsi que de la personne enseignante qui font vraiment la différence lorsqu’il est question de conception universelle de l’apprentissage.

[musique]

Marie-Élaine, dans un contexte franco-ontarien chez nous, me retrouver comme direction d’école, même si je veux donner du temps à mes profs, je n’ai pas de suppléance ou très très peu. Je les garde pour les événements ou les journées systémiques ou du conseil scolaire parce que c’est l’enfer. Y a-t-il d’autres stratégies? Parce que, dans les deux freins– Je suis complètement d’accord avec ce que tu as dit, accompagnement, du temps, et cetera, mais moi, je me mets encore aujourd’hui dans le contexte, puis je me dis : « Ça m’intéresse, je veux. Je peux faire d’autres choses? »

Marie-Élaine : Oui. En fait, ce que tu peux faire d’autre, au-delà du fait de donner du temps organisé, ce qu’on peut faire– La conception universelle de l’apprentissage, ce qui est intéressant avec cette approche-là, c’est que, peu importe le petit plus qu’un enseignant va faire dans sa planification, ça va avoir un impact sur l’apprentissage des élèves. C’est de donner du temps de formation sur cette approche-là, puis ensuite, de donner de petits défis ponctuels aux enseignants.

De dire : « Ce mois-ci, comme école, on travaille l’engagement. » On a ça en tête, puis ça devient un peu les conversations de corridor. La direction d’école, elle peut se promener dans l’école, puis dire : « Qu’est-ce que tu as fait cette semaine pour l’engagement de tes élèves? » Ça reste toujours là. Ça, Louis, ça ne prend pas de temps.

Louis : C’est vrai.

Marie-Élaine : C’est juste de s’assurer qu’on garde les petits hamsters de tout le monde en train de pédaler sur la roue. Quand ça devient un projet d’école comme ça, les conversations de corridor vont venir porter là-dessus aussi. On va s’entraider, et c’est comme si l’on essaie d’aller chercher chaque petit pas. C’est une approche qui peut se mettre en œuvre par petites bouchées. On n’est pas obligés de tout faire, de tout changer du premier coup. Il faut être conscient que chaque petit pas de plus qu’on fait va aider nos élèves. On part d’où l’on est, puis on avance. L’autre– [diaphonie]

Louis : Oui, vas-y, je t’écoute.

Marie-Élaine : Non, vas-y.

Louis : Ce que j’entends, c’est cette prise de conscience collective de l’importance et de la démarche, juste mettre ses lunettes : je mets mes lunettes de conception universelle de l’apprentissage. Ce mois-ci, l’atteinte, c’est l’engagement. Juste d’en être conscient, puis, comme tu dis, d’en jaser, ça va déjà faire une différence, je pense.

Marie-Élaine : Exact. L’autre chose qui peut faciliter la mise en œuvre de cette approche-là, c’est d’avoir une direction qui est flexible, elle aussi. Si un enseignant vient nous voir, puis dit : « Sais-tu quoi? J’ai envie d’essayer une autre façon d’évaluer. Je voudrais les évaluer dehors, dans le stationnement de la cour d’école, avec des craies », si la direction dit non, c’est un gros frein. Ça, c’est un autre élément. Avoir une direction qui est tout aussi flexible que ce qu’on demande aux enseignants, ça, ça peut vraiment aider.

Louis : Travailler sur le climat, le contexte autour. Si j’étais à la direction d’école, parce qu’il y a des directions d’école qui vont écouter notre balado, c’est certain, qu’est-ce que je peux mettre en place, des gestes simples? Après avoir expliqué, puis après avoir eu une formation qui nous explique c’est quoi, quels gestes, comme direction, je peux mettre en place pour favoriser, faciliter flexibilité, engagement et tous les mots magiques qu’on a mentionnés depuis le début? C’est déjà beaucoup, ça?

Marie-Élaine : C’est déjà beaucoup. L’autre chose que j’aime beaucoup de cette approche-là, c’est que, dans les étapes de planification, en plus de réfléchir aux leviers, puis aux obstacles dont on a parlé tantôt, on réfléchit aussi à ce qu’on fait déjà : qu’est-ce que je fais comme enseignant, dans ma salle de classe, qui marche? Quand j’enseigne cette portion de matière là, quand je l’ai enseignée l’année passée, qu’est-ce qui a fonctionné? Parce que ce n’est pas vrai que les enseignants font tout mal, puis qu’avec la conception universelle de l’apprentissage il faut tout refaire à zéro. Ça, complètement faux.

Ce que j’aime de l’approche, c’est que c’est pensé, puis c’est fait pour : je pars sur ce que je fais bien et j’essaye de l’améliorer. Malheureusement, souvent, les enseignants ont l’impression que, quand on leur donne une nouvelle formation, une nouvelle activité de développement professionnel, c’est comme : « Laissez tomber tout ce que vous faites déjà, puis maintenant, on fait ça. » La conception universelle de l’apprentissage, ça n’a rien à voir avec ça. C’est juste de venir perfectionner ce qu’on fait déjà.

C’est faux de croire qu’il faut tout refaire. On part des leçons qu’on connaît bien, qu’on a déjà faites, puis on les améliore. C’est comme ça qu’il faut le voir. Chaque petit pas d’amélioration qu’on va faire va véritablement aider nos élèves. Tout le monde est gagnant, et plus on anticipe les défis qu’on pourrait rencontrer, évidemment, moins ces défis-là arrivent parce qu’on est prêts. Ils se gèrent vite.

Louis : Qu’est-ce qu’on fait avec nos élèves qui sont habitués, je ne sais pas si c’est le bon terme, mais de surperformer, puis d’être là juste pour dire : « Madame ou monsieur, je veux avoir 99,9. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse? Quand tu donnes trop de choix, je n’embarque pas là-dedans. Fais juste me dire ce que tu veux, puis je vais te le donner. » Qu’est-ce que je fais avec eux autres? Qu’est-ce que je fais aussi avec les parents qui, eux autres, la conception d’une bonne prof, c’est quelqu’un qui dit : « Voici les travaux pour la semaine à faire. Voici le test. »? Dans un modèle plus traditionnel. Qu’est-ce que je fais?

Marie-Élaine : En premier, pour les élèves, il faut les responsabiliser. Moi, la façon que je commence, c’est toujours de recadrer : c’est quoi mon rôle, puis c’est quoi le leur? Ça, c’est la première chose. C’est là aussi où l’on partage la responsabilité avec les élèves. « Okay, tu veux avoir 99. Parfait. Qu’est-ce que tu vas faire pour l’atteindre? Moi, mes attentes minimales, c’est ça. C’est quoi ta stratégie pour atteindre ces attentes-là? Si tu es vraiment bon, puis que ces attentes minimales-là ne te motivent pas parce que tu sais déjà que tu peux le faire, propose-moi autre chose. Jusqu’où tu veux aller, toi? Tu veux aller jusque-là? Parfait. C’est quoi ta stratégie? C’est quoi ton plan? On va y aller ensemble. »

Là, on a un élève qui est 100 % engagé dans son processus. C’est lui qui a décidé où il voulait aller. En plus, on lui donne des options sur comment se rendre. Il va y aller. Ça, c’est pour les élèves : les responsabiliser, avoir des conversations avec eux sur : « Ça, c’est mon rôle comme enseignante; ça, c’est ton rôle comme élève. » C’est un choix que tu fais.

Louis : Okay. Avant d’aller aux parents, c’est parce que, moi, comme prof, je disais toujours : « Je vais aller aussi loin que mes élèves. Je vais aller aussi loin que mes élèves vont me laisser aller. » Finalement, ce n’est pas ça que j’aurais dû dire. J’aurais dû dire–

Marie-Élaine : Non, c’est aussi loin qu’eux veulent aller.

Louis : Exactement, puis comment je vais faire pour les coacher, les encadrer ou les accompagner sur la route de l’apprentissage? On l’avait utilisé, ce terme-là, à la rencontre de Réverbère. Comment je vais utiliser mon intelligence pédagogique comme prof pour, justement, faire en sorte qu’ils soient engagés le plus possible dans leur apprentissage. Ce faisant, s’ils sont super engagés, passionnés, et cetera, ma job est faite, dans le sens que je vais leur donner après ça ce qu’ils ont besoin pour qu’ils volent.

Marie-Élaine : Mon père me disait souvent, quand j’étais petite, qu’on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Il me semble. C’est ça l’expression? Je ne sais pas si j’ai le bon animal. [rires]

Louis : Ce n’est pas grave, chaque animal boit. Que ce soit un âne, une vache, ça ne me dérange pas pantoute. [rires]

Marie-Élaine : Moi, ma job, c’est de lui donner soif. Je ne veux pas le forcer à boire, je veux qu’il ait soif.

Louis : Ça, Marie-Élaine, c’est une super parole, image incroyable : je veux que mes élèves aient–

Marie-Élaine : Notre job comme enseignant, c’est qu’ils aient soif. Après, ils vont boire, puis ils vont boire toute leur vie, mais, en premier, il faut qu’ils aient soif.

Louis : Avec les parents?

Marie-Élaine : Avec les parents, c’est plus délicat parce qu’on est vraiment dans une autre conception de l’enseignement. Je pense que c’est ça qu’il faut qu’on explique aux parents. Avec les parents, il faut qu’on explique qu’il y a des récents développements au niveau de l’apprentissage, puis qu’on sait que, pour apprendre, il faut être motivé, que notre première réaction, ça va être d’essayer de motiver nos élèves. Qu’on peut le faire en les impliquant dans leur apprentissage, puis en les responsabilisant.

Le truc que je donne à mes enseignants au début, en septembre, c’est de demander du temps aux parents. C’est de leur dire : « J’enseigne un petit peu différemment. Je vous demande quelques mois. Regardez-moi aller pendant quelques mois. Si vous avez encore des inquiétudes plus tard, on s’en reparle. » Généralement, les parents sont ouverts à ça. S’ils voient que vous avez un plan qui est clair, s’ils voient qu’on a un raisonnement pédagogique qui est clair, qu’il y a une raison pourquoi on fait les choses comme ça, par expérience, ils embarquent.

S’ils voient qu’on est organisé, qu’on sait où l’on s’en va, puis qu’on croit en ce qu’on fait, règle générale, ils embarquent. Quand ils vont voir que leur enfant est motivé, qu’il aime ça, puis qu’il apprend, c’est fini. C’est pour ça que je trouve que la stratégie de leur demander un peu de temps, on a le temps de voir l’élève. Ça enlève un peu de pression aussi.

Louis : La difficulté qu’on aura, des fois, on a vu ça, où tout d’un coup, le prof est dans la conception universelle de l’apprentissage, ça va super bien, les élèves sont motivés. Tout le monde apprend, tout le monde est content, les parents. Là, septembre arrive, puis il y a un nouveau prof, et c’est moins sa façon de faire.

Comment on fait, comme direction d’école, pour adresser? Ça, c’est une autre question. C’est la direction d’école qui réfléchit à moi, qui dit : « Oui, je comprends que, l’année passée, c’était comme ça et, cette année, c’est d’autres choses. »

Marie-Élaine : C’est pour ça qu’il faut aussi que ça soit un peu une culture d’école sur : comment on veut que nos élèves soient dans l’école? Qu’est-ce qu’on cherche à développer à long terme? Est-ce qu’on veut des élèves qui sont autonomes, qui savent où chercher l’information quand ils ont des questions? Est-ce qu’on veut des élèves qui sont motivés par eux-mêmes, puis qui savent se réguler? À mon avis, toutes les écoles devraient être en train de dire oui en ce moment parce qu’il y a plein d’avantages à avoir ce type d’élève-là à l’intérieur de l’école. Après ça, c’est de dire : « Voici comment on fait pour avoir ces élèves-là. »

Louis : C’est bon, ça.

Marie-Élaine : Parce qu’à travers la conception universelle de l’apprentissage, on n’est pas juste non plus dans le comment on enseigne. Il y a toute une portion de la théorie qui s’appelle l’agentivité. Avant, ils appelaient ça l’apprenant expert, puis j’avoue que j’aimais mieux l’ancien vocabulaire. Essentiellement, ce concept-là d’apprenant expert, ce que c’est, c’est de développer la capacité de l’élève à apprendre à apprendre. Plus un élève sait apprendre, évidemment, mieux il apprend.

C’est ça qu’on cherche à faire avec la conception universelle. Oui, on essaye d’enseigner à tout le monde, mais surtout, on veut que tout le monde apprenne à apprendre. Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé de– C’est un exemple banal, mais mon mari, une fois, a voulu m’acheter du maquillage comme cadeau de Noël. Il a googlé la compagnie de maquillage où j’achète mes trucs tout le temps. Il s’est ramassé sur le site Internet, puis il y avait 200 différentes couleurs d’ombres à paupières.

Là, il se dit : « Je ne peux pas faire ça, il y a trop de choix. Comment je choisis? » Question valable. Le problème que mon mari a eu sur le site où j’achète mon maquillage habituellement, c’est qu’il est arrivé là sans consignes. Il est arrivé là sans guide sur comment on fait un choix. Là, il est revenu vers moi, m’a posé plus de questions. J’ai fini par deviner, d’ailleurs, que c’est ce qu’il essayait de faire, donc j’ai particulièrement guidé ses choix. [rires] Là, il a réussi.

Ce que j’essaie de te dire avec cet exemple-là, c’est que c’est bien beau d’offrir un million de choix aux élèves, mais, si on ne les outille pas sur comment on choisit, puis comment on reconnaît ce qui est un bon choix pour moi, ça ne les aide pas. C’est pour ça que ces deux affaires-là vont ensemble. Oui, il faut varier la façon dont on enseigne, mais il faut aussi apprendre aux élèves comment on apprend pour pouvoir faire les meilleurs choix pour nous.

C’est là que, si l’on passe une année scolaire à enseigner ça aux élèves, même si le prof ne fait pas la pédagogie universelle l’année d’après, l’élève sait quand même mieux comment il apprend. Ça va quand même lui servir. Évidemment, c’est toujours mieux quand on continue d’une année à l’autre. Ce qui est bien de cette approche-là, c’est que ça ne se perd pas. Chaque petit pas compte, puis a un impact, même si on fait juste ça.

Louis : Comme tu as dit, si l’élève a appris à apprendre et qu’il a vu qu’il y avait une valeur à ça, c’est certain que, l’année d’après, il va vouloir continuer parce qu’il a vu que : « Ça, ça m’aide. Ça, j’apprends mieux. Ça, j’apprends plus. » Marie-Élaine, c’est très intéressant. Je trouve qu’on est vraiment dans le sujet et je trouve qu’on fait juste effleurer. J’aime la direction que ça prend parce qu’on met l’élève au centre, puis on essaie de voir c’est quoi toutes les conditions gagnantes pour favoriser le maximum d’apprentissages.

On a parlé d’intention, on a parlé de flexibilité. On a parlé aussi, on veut donner des choix, mais, en même temps, on veut faire notre job de prof, de guider, mais sur la bonne façon de guider. Guider, ça ne veut pas dire : « Écoute-moi, puis fais ce que je te dis. » Ce n’est pas ça, guider. Guider, c’est d’être stratégique dans : « Je suis mieux de ne rien dire parce qu’il est en train d’apprendre. Là, peut-être que je devrais lui poser une question. » Rarement, il donne une réponse, j’imagine, parce que je veux qu’il découvre en même temps.

Là, il y a un autre mot, parce que tu l’as mentionné depuis le début, on a parlé d’inclusion aussi. Conception universelle de l’apprentissage, on l’a exploré un peu, mais là, dans le livre que tu as fait paraître, qui s’appelle La conception universelle de l’apprentissage, sous-titre : Mettre en œuvre une pédagogie flexible et inclusive. J’aimerais ça que tu commentes le mot inclusive parce que flexible, on en a parlé.

Marie-Élaine : Inclusive, c’est vraiment de faire de la place à tout le monde. C’est vraiment d’enseigner à tous les élèves qui sont dans notre salle de classe. C’est vraiment de les amener à partir d’où ils sont, là, de les accepter comme ils sont, puis de les amener à cheminer. L’inclusion, c’est vraiment que la salle de classe appartient à tout le monde. C’est là qu’on devrait apprendre, peu importe qui l’on est, d’où l’on vient, ce qu’on fait, ce qu’on mange, ce qu’on ne mange pas.

Peu importe nos habiletés, nos capacités, notre niveau d’intelligence, nos intérêts, c’est qu’on peut arriver juste nous, puis apprendre. Ça, c’est l’inclusion pour moi. C’est d’arriver comme enseignante à faire en sorte que chaque élève qui est dans ma salle de classe se sente bien, se sente accueilli parce que, sans ça, l’apprentissage ne se fait pas. Si l’on n’est pas bien dans une salle de classe, on apprend mal. S’assurer qu’on est bien.

Louis : Je le dis positivement, est-ce que vous donnez des cours de jonglerie aux profs, futurs profs? Parce que j’ai l’impression que : « Marie-Élaine, c’est tel besoin. Louis, lui, a de la difficulté avec tel apprentissage. Janine, elle, c’est d’autres choses. J’en ai 27 et je suis à ma deuxième année d’enseignement. Il y a un nouveau curriculum en français, les bulletins s’en viennent, puis j’ai été malade une semaine, fait qu’il me manque des notes pour mon bulletin. » Là, je pourrais continuer. Je ne mets pas ça négatif, mais j’ai l’impression que je– Comment ils font, pauvres profs? C’est ça, ma question.

Marie-Élaine : Ils partagent leur responsabilité avec leurs élèves. À partir du moment où les élèves sont impliqués, la responsabilité n’est pas juste sur les épaules du prof. L’élève devient responsable de son apprentissage, lui aussi. Bien plus petit qu’on ne le pense, l’élève est en mesure de nous dire, de faire des choix qui sont bons pour lui, si on lui donne la chance. Je pense que la plus grande erreur qu’on a faite dans le système d’éducation dans les années passées, c’est ça : on a enlevé la responsabilité à l’élève. Là, c’est le temps qu’on lui redonne.

Louis : C’est une autre grande phrase qu’on pourrait citer de ce balado.

[rires]

On pourrait repartir juste sur cette phrase-là. Donner la responsabilité, on en a parlé, donner la responsabilité aux parents aussi, qui est une certaine forme de responsabilité différente. Si je mets mon enfant responsable de son apprentissage, ça ne veut pas dire que je dégage toutes mes responsabilités. Ça veut dire, encore une fois, que je vais être stratégique et que je vais–

Marie-Élaine : C’est ça. La vérité, Louis, c’est que, disons que tu ne fais pas de conception universelle de l’apprentissage, puis que tu ne fais pas d’inclusion non plus parce que tu n’y crois pas, est-ce que ta job est plus facile?

Louis : Je ne sais pas. Honnêtement, je ne pense pas, non. Non, je ne pense pas qu’elle soit plus facile.

Marie-Élaine : Moi non plus, je ne penserais pas parce que tu as autant d’élèves dans ta salle de classe. Tu as des élèves qui sont probablement désengagés, qui ne veulent pas être là, qui choisissent de ne pas faire les tâches que tu leur demandes, puis de s’occuper autrement. Règle générale, le « s’occuper autrement », ça ne te convient pas à toi comme enseignant.

[rires]

Louis : Ça ne veut pas dire que c’est ça. Oui, je suis complètement d’accord.

Marie-Élaine : Ils vont déranger, ils vont faire autre chose, alors qu’on sait que faire l’inclusion, ça aide les élèves à apprendre. Ça les aide aussi à se sentir mieux. Ça ne sera pas plus facile. La vérité, c’est que la job d’enseignant, c’est dur, qu’on fasse l’inclusion ou qu’on ne la fasse pas, mais si l’on fait l’inclusion puis la conception universelle de l’apprentissage, puis ce type d’approche-là parce qu’il y en a d’autres, au moins, on sait que ça marche. On travaille fort, puis on voit le résultat de notre travail. Il me semble que c’est drôlement plus motivant pour un enseignant.

Je pense qu’il faut arrêter de penser que ça va devenir plus facile. Ce n’est pas fin ce que je dis là, mais ce n’est pas une job facile. Je pense pas que ça va jamais l’être. Au moins, si l’on travaille fort, puis qu’on voit que ça marche, plus motivant.

Louis : C’est ça. Il y a d’autres jobs qui ne sont pas faciles aussi. Marie-Élaine, dans notre balado, on est déjà rendus à la question, je te dis un mot et tu peux dire deux phrases seulement. On va y aller tranquillement. Si je te dis, le premier mot que j’ai choisi, on va y aller avec Manitoba.

Marie-Élaine : J’ai envie de dire : Manitoba pour les extrêmes. C’est-à-dire les extrêmes de température. En été, il fait super méga chaud; en hiver, super méga froid. [rires] On peut avoir du 40 en été, puis du moins 40 en hiver régulièrement. Aussi, les extrêmes en termes de vivre ensemble. C’est la première fois où j’ai été témoin de gens complètement complètement différents qui sont amis, qui se jasent et qui prennent le temps d’apprendre à se connaître, puis d’apprendre à connaître leur culture.

Louis : Prochain mot, c’est justement le mot : première année pour une personne enseignante.

Marie-Élaine : Première année, une personne enseignante, mon premier conseil, les directions d’école ne m’aimeront pas, mais j’assume : « Au mois de septembre, lâche le programme d’études. Jase avec tes élèves. Apprends à connaître tes élèves. Crée la relation avec tes élèves. Après, tu leur enseigneras. » C’est le premier conseil que je donnerais.

Louis : Prochain mot : curriculum.

Marie-Élaine : Il faut les changer. Il faut ajouter tout ce qui est compétences socioémotionnelles. Il faut ajouter tout ce qui est apprendre à apprendre. Il faut enlever un paquet de connaissances statiques. On n’en a plus besoin, les élèves savent où les trouver.

Louis : Merci. Prochain mot : intelligence artificielle.

Marie-Élaine : Il faut vivre avec, il faut développer la pensée critique. C’est là, c’est arrivé, les élèves les utilisent, mais ils n’ont pas la pensée critique pour l’utiliser intelligemment, humainement. [rires]

Louis : Dernier mot ou phrase : la compétence la plus importante à aider à développer chez nos élèves?

Marie-Élaine : Je dirais que c’est tout ce qui est les fonctions exécutives. Fonctions exécutives, autorégulation, régulation, c’est le nerf de la guerre pour devenir un adulte compétent, équilibré, puis ce n’est pas dans les programmes d’études.

Louis : Okay. Merci, Marie-Élaine, pour ces réponses. Il reste deux questions à ce balado. La prochaine, c’est : j’avais mis dans le plan de match que tu nous partages une ressource qu’on devrait absolument connaître.

Marie-Élaine : Je vous dirais d’aller voir le site de Réverbère Éducation, reverbereducation.com. Là-dessus, il y a des ressources pour les enseignants, pour les directions d’école, pour les conseils scolaires, pour les conseillers. Il y a du matériel pédagogique, il y a des outils de développement professionnel. Il y a un paquet d’affaires à aller connaître sur un paquet de sujets.

Louis : Je confirme que c’est un site assez exceptionnel. Si l’on cherche des ressources, il faut vraiment aller consulter parce qu’il est excellent. Marie-Élaine, on arrive à la fin de ce balado. Dans la première saison, je faisais toujours la conclusion, mais je pense que j’ai compris que c’était bien mieux de demander à l’invité de conclure, lui donner tout ce pouvoir-là. J’applique la conception universelle de l’apprentissage, je pense. Je te permets de résumer ou de dire : comment est-ce que tu voudrais conclure aujourd’hui ce balado qu’on vient d’avoir ensemble?

Marie-Élaine : Je voudrais conclure en disant aux enseignants que la conception universelle de l’apprentissage, puis même aux directions d’école, c’est plus simple que ce qu’on pense, qu’on fait déjà beaucoup naturellement. Qu’il faut juste prendre le temps de mieux réfléchir, puis de se donner une intention, que c’est comme ça qu’on va débloquer l’apprentissage de nos élèves. Se donner une intention comme enseignant, ça va nous permettre de venir débloquer un paquet de choses au niveau de nos pratiques pédagogiques.

L’autre chose que je voudrais dire en terminant, c’est : plus on va impliquer nos élèves dans les choses qui les concernent, mieux ils vont apprendre, mieux ils vont se sentir, puis plus notre job comme enseignant va être facilitée. Faites confiance à vos élèves. Partagez la responsabilité.

Louis : Je vous rappelle, tout le monde, qu’aujourd’hui j’étais en compagnie de Marie-Élaine Desmarais, professeure agrégée et vice-doyenne des programmes de postbaccalauréat et de maîtrise en éducation à l’Université de Saint-Boniface. Marie-Élaine, merci beaucoup pour cette conversation. J’ai beaucoup apprécié. Je pense qu’on pourrait en avoir une autre à un moment donné pour continuer. Merci.

Marie-Élaine : Ce sera avec plaisir.

[musique]

Louis : Merci d’avoir pris le temps d’écouter ce balado. Pour avoir accès aux autres épisodes, visitez le site Internet du Centre franco. Vous pouvez aussi les retrouver sur Spotify et sur baladopedago.com, un site qui propose une riche sélection de balados éducatifs en français. Enfin, pour découvrir l’ensemble de nos nouveautés, inscrivez-vous à notre infolettre, consultez nos réseaux sociaux ou visitez lecentrefranco.ca.

[musique]