À la rencontre de Luc Dupont – Et si l’IA était un ramasseur de cailloux?
Épisode 22
Luc Dupont est professeur au département de communication de l’Université d’Ottawa, chercheur associé à l’Observatoire des médias sociaux en relations publiques (OMSRP) et chercheur associé au CEFRIO. Il est aussi l’auteur de 10 livres portant sur le marketing, les médias et la communication. Certains livres de Luc Dupont ont été traduits en anglais, en espagnol, en chinois, en russe, en tchèque, en vietnamien et en coréen.
En 2004, il a reçu le Prix du recteur pour services rendus à l’Université d’Ottawa par les relations médiatiques et communautaires. En 2014, il a reçu le Prix d’excellence en enseignement de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa. Monsieur Dupont collabore régulièrement avec les médias sur les questions touchant la publicité, le marketing et l’image.
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1re partie du balado
Luc Dupont : C’est sûr qu’Internet a changé, c’est sûr que le téléphone intelligent a changé. On se parle d’intelligence artificielle, ça va nous mener à robot. Je sais que ça peut sembler, en début de podcast, un peu surprenant, mais on se dirige là aussi. La question qu’on peut aussi se poser, c’est : à quoi ressemblera le milieu de l’enseignement dans une dizaine d’années?
[musique]
Louis Houle : Bienvenue aux conversations pédagogiques avec des passionnés! Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. Luc Dupont obtient un premier diplôme en communication de l’Université Laval. Après quelques années à travailler en agence de publicité, il complète un doctorat portant sur l’image publicitaire. Aujourd’hui, il est professeur au département de communication de l’Université d’Ottawa. En plus d’être chercheur associé à l’Observatoire des médias sociaux en relations publiques et au CEFRIO. Retrouvons ensemble Luc Dupont.
[musique]
Louis : Quel bonheur aujourd’hui de me retrouver avec Luc Dupont, qui est professeur au département de communication de l’Université d’Ottawa. Bonjour Luc, j’espère que ça va bien. Je suis très content que tu sois avec moi aujourd’hui.
Luc : Bonjour, Louis! C’est un plaisir, évidemment, à travers le temps. Spécialement depuis mon arrivée à Ottawa, j’ai eu la chance, à de nombreuses reprises, de rencontrer les francophones, plus précisément dans le domaine scolaire, en Ontario. Je me suis promené, d’ailleurs, aux quatre coins de l’Ontario. Quand je dis « quatre coins », c’est vraiment de Toronto à Windsor, à Timmins, à Hearst, à Ottawa, à L’Orignal. Je me suis promené beaucoup. Je dois dire que, dans chacun des cas, j’ai rencontré des gens passionnants, passionnés également de pédagogie. C’est un plaisir d’être avec toi aujourd’hui et d’être évidemment avec tous les gens qui, virtuellement, vont nous écouter dans les prochains jours, les prochaines semaines.
Louis : Oui, exactement. Et justement parce qu’on s’est préparé un petit peu pour ce balado-là, tu me disais, tu as écrit qu’une de tes passions, c’est la nature humaine. Parle-moi donc de ça.
Luc : Oui. Souvent, les gens me demandent : comment expliquer cette passion pour la communication, la publicité et le marketing quand on enseigne depuis 34 ans? J’ai souvenir de mes premiers bouquins dans le domaine de la communication que je lisais à 16 ou à 17 ans. Là, je précise, c’est des livres que je n’avais pas besoin de lire. Je te raconte ça parce que j’ai souvenir, je suis à l’université, je suis un cours. Le livre obligatoire faisait à peu près 800 pages : Les images démaquillées de Claude Cossette. Je me souviens très bien.
Claude Cossette raconte– C’est le premier cours, plan de cours. Là, il y a un étudiant qui lève la main spontanément et qui dit : « Monsieur, le livre fait 800 pages. Est-ce que vous êtes en train de nous dire qu’il va falloir lire ce livre-là dans son entièreté durant la session? » Claude Cossette dit : « On va choisir évidemment certains chapitres clés, mais, oui, à la fin, on aura probablement parcouru la plus grande partie du livre. »
Je te raconte ça, Louis, parce que, moi, je suis dans le cours et je me dis : « Quelle question étrange! », parce que, sans qu’on m’ait obligé de lire le livre, j’en avais déjà lu à peu près la moitié, et le cours n’est pas commencé : 400 pages. Je prétendrais que c’est peut-être le livre que j’ai lu le plus souvent dans ma vie, puisque, éventuellement, j’ai fait un doctorat qui portait sur l’image publicitaire.
Évidemment, Claude Cossette est l’expert incontournable lorsqu’on parle de l’image, non seulement du côté de la francophonie, mais à l’international à bien des égards. Il a créé, je le précise pour ceux qui seraient peut-être moins familiers avec l’industrie, Cossette Communication Marketing, qui est le Coca-Cola de la communication/ marketing au Canada. C’est mon premier souvenir.
La nature humaine, c’est comment on lit, par exemple, une image. On pourrait penser qu’on regarde banalement une image. Évidemment, tu auras compris que les yeux nécessairement se promènent, de façon plutôt, d’ailleurs, saccadée. Est-ce qu’on pourrait peut-être lire l’image en Z, puisqu’on est conditionné à lire l’image de gauche à droite et de haut en bas? Ça voudrait donc peut-être dire qu’il faudrait placer le logo plutôt en bas à droite, le titre plutôt en haut à gauche, l’image plutôt quelque part au centre. Tu vois un petit peu?
Ça, c’est un exemple parmi tant d’autres. Un autre exemple de ça. J’ai souvenir, je suis très jeune et je me pose la question : pourquoi des granules bleues dans le détersif TideMC? La réponse, c’est la nature humaine. On a testé toutes les couleurs de granules. Évidemment que les granules n’arrivent pas dans la boîte bleue. On s’est aperçu que, lorsque les granules étaient, par exemple, jaunes, elles étaient peut-être un peu trop fortes ou perçues comme brisant le linge et que les granules bleues avaient curieusement la qualité de laver le linge et de laisser une bonne odeur au linge.
C’est fascinant. Pourquoi, par exemple, quand je suis dans le secteur du congelé, le poisson est plutôt dans un emballage bleu? Tu vois un petit peu? Tout ça. Moi, c’est la nature humaine qui me fascine parce que, si l’on est des créatures rationnelles, on n’est pas en train de se raconter ça, et le marketing et la communication n’existent pas. Évidemment, comme tout bon professeur qui nous écoute le sait, comme tout bon enseignant le sait, les étudiants sont sensibles à toute une série, évidemment, de stimuli.
Par exemple, le matin peut-être est plus difficile que quelque part à 10 h. Quelque part pas très loin du lunch, c’est un petit peu plus difficile. En revenant par la suite– Comment on enseigne toute la question de la pédagogie? L’importance, le rôle des images, le rôle des textes, le rôle des mots également? C’est la nature humaine. Évidemment qu’on est condamné, quand on est un enseignant, à jouer avec tout ça.
Moi, la nature humaine, c’est quelque chose vraiment qui me fascine; par exemple, est-ce que c’est : « Rabais de 50 % » ou « Achetez-en un, obtenez le deuxième gratuitement! »? Est-ce que c’est important de dire : « Limite de 5 par client », même si l’on est absolument convaincu qu’on n’en manquera jamais? Ça, c’est la nature humaine, ou « Quantité limitée » ou « Pour un temps limité ». Tout ça, ça me fascine littéralement. Pourquoi ta facture d’épicerie, Louis, 1,99 $, 2,99 $, 3,99 $? Pourquoi il n’y a rien qui coûte 3,00 $? Pourquoi il n’y a rien qui coûte 2,00 $? C’est la nature humaine. [rires]
Louis : Mais là, en même temps, la nature humaine en éducation, puis tu en a parlé un petit peu justement, le prof qui est en avant de toi ou l’étudiant ou l’étudiante qui est assis en face de toi, eh bien, on est de plus en plus influencé par plein de choses. Et puis c’est certain, je ne t’annonce pas une grande nouvelle, mais on va parler d’intelligence artificielle dans ce balado-là. Mais avant d’arriver à ça, ma question c’est aujourd’hui, qu’est-ce qui n’a pas changé dans le monde où est-ce qu’on est en ce moment? Qu’on devrait être conscient pour les gens justement qui nous écoutent. Qu’est-ce que tu aurais le goût de dire?
Luc : Qu’est-ce qui n’a pas changé? Je pense que la nature humaine n’a pas changé. L’amour, l’amitié, la trahison, le triangle amoureux. Ce que je suis en train de te raconter là, au fond, les Grecs, il y a 2 000 ans, dans une bonne histoire, l’Iliade, disaient : « On a besoin de tous ces ingrédients-là pour faire une bonne histoire. » On regarde ça 2 000 ans plus tard, puis on se surprend à dire : « Ça tient encore la route. »
Les grands mythes, effectivement, tiennent encore la route. Je dis souvent dans mon cours de culture populaire qu’on se fait raconter, dans une vie, autour d’une dizaine d’histoires différentes. Évidemment, il y a toujours quelqu’un qui dit : « Voyons, j’ai regardé au moins une dizaine de films sur Netflix le dernier mois. » Je dis : « Qu’est-ce que tu as regardé? Ça, c’est le triangle amoureux. Ça, ça a 2 000 ans. »
Cendrillon. J’ai souvenir d’un film qui s’appelle Une jolie femme, qui avait été un très grand succès avec Julia Roberts il y a plusieurs années. C’était Cendrillon. Au fond, ce que je leur rappelle, c’est qu’il y a comme ça une dizaine d’histoires. Qu’est-ce qui n’a pas changé? Ça n’a pas changé. Pourquoi au moment, par exemple, d’une grande tristesse dans tout film qui se respecte, il pleut à l’extérieur ou il y a un orage soudainement? Pourquoi c’est toujours comme ça? On n’a rien inventé.
Pourquoi au moment où le héros, dans le film, qui n’est pas un héros au tout début du film, qui est toujours Monsieur et Madame à peu près, traverse un pont? Le pont, évidemment, c’est un symbole de passage d’une réalité à une autre réalité. C’est quelque chose qui est fascinant. Pourquoi à la fin d’un film, on revient toujours au début, ce qu’on appellerait mordre la queue du serpent? Lévi-Strauss nous a raconté ça 1 000 fois plutôt qu’une. Joseph Campbell aussi, dans plusieurs livres extraordinaires, nous a raconté tout ça.
C’est vrai en marketing, comme j’en parlais un petit peu plus tôt dans le balado. C’est vrai aussi en culture populaire et c’est vrai en médias. C’est pour ça qu’on est des créatures fascinantes parce qu’on est peut-être un peu plus instruits qu’autrefois, on a peut-être un peu plus de vernis. Au fond, on a le sentiment qu’on est peut-être plus intelligents, qu’on est capables de faire la part des choses davantage. Au fond, on reste spontanément essentiellement des animaux pensants. Là-dessus, pour le meilleur et pour le pire, je pense qu’on n’a pas tant changé que ça.
Ce qui a changé, évidemment, c’est les technologies. Faisons le saut avec les médias parce qu’on n’en a pas parlé jusqu’à maintenant. Marshall McLuhan qui disait : « Le médium, c’est le message. » Aujourd’hui, il nous dirait : « Le média, c’est le message. Ce qu’il voulait nous dire au fond, c’est que, si tu veux comprendre une société, jette un coup d’œil à ses médias. L’intelligence artificielle, Louis, tu ouvrais cette porte-là. On ne peut pas passer à côté parce que, sur le plan de l’enseignement, les révolutions sont nombreuses.
Déjà, j’ai des collègues qui me disent : « Je n’ai plus ma courbe normale lorsque je donne mes résultats à la fin de la session. » C’est comme si l’extrémité gauche, qui était les étudiants un petit peu moins talentueux, est en train de disparaître. Comment expliquer ça? Il n’y en a plus. Les étudiants exceptionnels ont de la compétition avec d’autres étudiants qui étaient peut-être le milieu de la cloche. Ça, je pense que l’intelligence artificielle joue un petit rôle là-dessus.
Maintenant, on est enseignant, qu’est-ce qu’on fait? Le fameux travail de fin de session à faire à la maison, ça se passe comment? Ça se passe que plusieurs travaux se ressemblent. Ça, c’est l’intelligence artificielle. Qu’est-ce qui a changé? McLuhan. C’est sûr qu’Internet a changé, c’est sûr que le téléphone intelligent a changé. On se parle d’intelligence artificielle, ça va nous mener à robot. Je sais que ça peut sembler, en début de podcast, un peu surprenant, mais on se dirige là aussi. La question qu’on peut aussi se poser, c’est : à quoi ressemblera le milieu de l’enseignement dans une dizaine d’années?
C’est certain que la beauté avec l’intelligence artificielle, je le sais parce que je parle souvent avec ChatGPT, il n’est jamais à court de réflexions et de répliques. Quand ça sera un robot, ça sera peut-être un échange du samedi matin. Là, vous me direz : « Oui, mais ce n’est pas un humain. » Non, ce n’est pas un humain, mais il n’est jamais à court de répliques, alors ce n’est pas si mal.
Est-ce qu’on finira par s’habituer? Isaac Asimov, qui a écrit au-delà de 200 livres, 250 de mémoire, nous dirait : « À un moment donné, on va peut-être passer outre à ça. On va peut-être même être capables de donner une mémoire aux robots. » Ça, je sais que ça peut sembler complètement, excusez l’expression, flyé de dire ça, mais, à l’Université de Montréal, je sais qu’il y a des gens qui travaillent sur donner de la mémoire à des objets inanimés.
Si vous vous souvenez bien, le film Blade Runner, c’était ça. J’ai souvenir dans ma tête d’adolescent, dans ce cas-ci, de sortir du film en me disant : « La science-fiction, c’est vraiment fameux. » Jamais je n’aurais cru un jour qu’on serait en train de se parler de ça, Louis. On est rendus là. De la même manière qu’en sortant de Rapport minoritaire, qui est un film, qui est évidemment– On parle toujours du même auteur, soit dit en passant, parce qu’à l’origine il y a des auteurs, il y a une personne qui a pensé à ça. Si tu m’avais dit, un jour, qu’on serait capable de créer quelque chose parce que, dans le temps, ça s’appelait quelque chose qui serait capable d’anticiper les événements, je ne t’aurais jamais cru.
J’ai rencontré, il n’y a pas très longtemps, quelqu’un qui travaille dans une entreprise de livraison de colis. Il me dit : « On utilise maintenant l’intelligence artificielle pour anticiper le nombre d’employés qu’on devrait faire rentrer au travail chaque jour en posant simplement la question à l’intelligence artificielle : « Voici l’ensemble des données des cinq ou des six dernières années. Combien vous pensez qu’il y aura de colis, aujourd’hui, postés au Canada? » Pas Ontario, pas Toronto, Canada. Il me dit : « Généralement, l’intelligence artificielle se trompe d’à peu près 2 000 colis par jour. » Je trouve ça franchement remarquable. Là, on est dans l’anticipation, n’est-ce pas?
On peut faire cette réflexion-là pour toutes sortes d’autres choses. Ça pourrait être le nombre de billets vendus pour aller dans le Sud. Ça pourrait être bien des choses. De prétendre que ça n’aura pas d’impact du côté de l’enseignement, c’est évidemment se mettre la tête dans le sable assurément.
Louis : Mais c’est clair que ça l’a déjà, pour avoir parlé à des profs qui se trouvent des fois un peu surpris, je vais utiliser ce mot-là, parce qu’ils ne pensaient pas que dans l’intelligence artificielle, c’est toujours très loin. Ce n’est pas dans ma classe, c’est pas mes étudiants. Puis là, tout d’un coup, y a quelque chose qui se passe qui fait qu’il a le réveil et là, on se dit « Hein? Ça se peux-tu? Alors toi, dans ton expérience, comment tu vis ça, l’intelligence artificielle comme prof, là?
Luc : La révolution, évidemment, on la sent tous les jours. C’est l’évaluation des étudiants, des étudiantes. Il faut réfléchir à ça : comment on fait tout ça? Est-ce qu’on fait plutôt des évaluations en salle? Est-ce qu’on sort plutôt les cahiers en salle? Évidemment, spontanément, il faut écrire un texte en salle. J’ai souvenir, quand j’étais au baccalauréat, le professeur probablement le plus populaire, pas du département, mais de l’université, c’était un professeur de sciences politiques, lui, sa question d’examen, tout le monde la connaissait. Ça ne veut pas dire qu’on passait l’examen, mais tout le monde la connaissait.
Lui, c’était un examen en salle avec deux cahiers et c’était : « Expliquez-nous le système politique américain. » En passant, le prof dont je parle, c’était Robert Bourassa, qui a été premier ministre du Québec à quelques reprises. Je crois que l’intelligence artificielle va nous obliger à aller dans quelque chose qui va ressembler à ça, où il faudra expliquer les choses et expliquer les choses probablement plutôt en salle, du moins pour les évaluations.
Ça a donc un impact de ce côté-là. Un impact aussi du côté des professeurs parce que, chaque fois, évidemment, qu’on va s’avancer sur un sujet, l’intelligence artificielle en sait généralement toujours un petit peu plus. Ce n’est pas toujours exact comme information, je le précise. Je me suis amusé à poser des questions dont je connais les réponses à l’intelligence artificielle pour m’apercevoir, parfois, que ce n’était peut-être pas exact. Là où le bât blesse, c’est que je corrigeais l’intelligence artificielle. Je revérifiais de nouveau quelques semaines ou quelques mois plus tard avec la même question et je m’apercevais qu’elle s’était ajustée.
Ça ressemble pas mal à l’humain, Louis. Est-ce que l’humain se trompe, des fois? Certainement. Est-ce qu’il peut se corriger? Oui. Est-ce qu’idéalement il apprend à se corriger? Oui. Je te raconte quelque chose qui n’est pas si mal. Par ailleurs, l’intelligence artificielle me dit : « Tu as pensé à ceci, mais tu as peut-être oublié cela. » Ça aussi, c’est quelque chose qui est assez remarquable. Je pense à une plateforme, comme Perplexity, qui permet ça, avec des questions et avec des sources aussi vérifiées, vérifiables. Je trouve ça fantastique.
En même temps, la première génération d’intelligence artificielle s’abreuvait beaucoup à Reddit. Ce n’est peut-être pas l’idéal, on va s’entendre. L’intelligence artificielle, éventuellement, va s’abreuver probablement à des sources un petit peu plus crédibles. Je pense que, mine de rien, c’est peut-être la porte de salut pour les médias traditionnels.
L’intelligence artificielle, pour nous expliquer, par exemple, le naufrage du Titanic, en 1912, elle ne connaît pas la réponse. Peut-être qu’elle pourrait s’abreuver aux médias traditionnels pour avoir accès à ce qui s’est passé dans le temps, deux procès : un procès aux États-Unis, un procès en Angleterre. Évidemment, comme le bateau avait été construit en Angleterre, le procès en Angleterre était peut-être plus gentil à l’égard de la compagnie. Tu vois un petit peu le genre?
En même temps, sur le plan des relations publiques, quel genre d’impact ça a pu avoir? Parce que c’est l’invention, à certains égards, de la gestion de crise, de la communication sans fil. C’est le télégraphe. C’est comme ça qu’on a appris, à Halifax, que le bateau était en train de couler. Après ça, gestion de crise. On nous a dit : « Non, le bateau n’a pas coulé. » Évidemment, le problème avec un bateau qui coule vraiment, c’est que, si vous racontez des menteries aux gens, tôt ou tard, ils vont s’en apercevoir. Là, il y a beaucoup de gens qui sont décédés.
Les gens qui ont été sauvés par les autres bateaux arrivent à New York. Les gens sont évidemment furieux parce qu’on leur avait promis que le bateau n’allait jamais couler. Tout ce que je viens de te raconter là, l’intelligence artificielle ne le sait pas, le média traditionnel le sait. C’est peut-être une porte parce qu’évidemment, si l’on commence à gratter dans ces banques de données-là, qui sont extraordinairement importantes, probablement qu’il faudra rémunérer ces médias-là.
Vois-tu comment, parfois, à l’origine, on dit : « C’est la fin de quelque chose. »? Sais-tu quoi? Ce n’est peut-être pas la fin de quelque chose. Il y a peut-être autre chose qui va se créer en parallèle. De la même manière que, lorsque Internet est arrivé, j’ai souvenir qu’on nous a raconté la fin de bien des choses, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi la création de bien des choses?
Quand les étudiants me demandent : « Qu’est-ce qu’on fait avec l’intelligence artificielle? », je dis : « Une chose est certaine, si vous n’apprenez pas à l’utiliser, il y a quelqu’un d’autre qui va apprendre à l’utiliser et vous allez probablement perdre votre poste. Parce que, quand je lui demande de me rédiger un communiqué de presse, l’intelligence artificielle, il y a 2 ans et demi, je lui donnais 72 % dans mon cours. Récemment, je lui donne 92 %. 92 %, c’est quand même un A+. C’est quand même le meilleur étudiant de la classe. Vois-tu un peu le problème, le défi?
Louis : Moi je fais le parallèle, je ne pas si tu es d’accord avec ça. Moi j’ai l’impression que c’est comme Wikipédia quand ça a commencé. On regardait Wikipédia et on disait que c’est quoi, si on ne comprenait pas trop. Là on c’est une source d’information, donc on va aller voir. Puis là il y avait plein d’erreurs, puis plein de choses qui n’étaient pas dites. Puis là on disait, non non, on ne peut pas faire confiance à Wikipédia parce que ce n’est pas les sources, etc.
Et tranquillement, on a modelé Wikipédia, on a répondu à ces problèmes-là. Et aujourd’hui, Wikipédia, c’est quand même une source, non pas entre guillemets scientifique, mais une source que tu peux aller consulter ou en tout cas avoir des idées. J’ai l’impression que l’intelligence artificielle, c’est un peu ça. On nous dit aujourd’hui, et encore la semaine passée, on disait dans une conférence, il ne faut pas faire confiance à l’intelligence artificielle. OK. Mais quand l’intelligence artificielle commence à réfléchir. Avant-hier, je devais justement écrire une description d’un futur atelier qu’on va potentiellement donner lors d’une conférence. J’ai demandé à Perplexity et je te garantis qu’elle m’a beaucoup, beaucoup, beaucoup aidé.
Luc : Oui. Prenons l’exemple de Wikipédia. Il est alimenté par des gens. Évidemment, ce qu’on sait plus récemment, c’est qu’il est alimenté par certaines personnes, donc peut-être pas par des gens au sens large. Je te dis ça parce que, même moi, il m’est déjà arrivé de corriger quelque chose, puis je me suis aperçu assez rapidement qu’on avait recorrigé ma correction. Je n’ai jamais trop compris ce qui s’était passé parce que je pense que c’était un apport qui était significatif dans le cas qui nous intéresse. Pendant qu’on se parle, je ne peux pas passer à côté de Wikipédia qui, lui, est construit entièrement avec l’intelligence artificielle.
Dans le fond, ce que tu es en train de me raconter, c’est l’évolution naturelle des choses. C’est-à-dire qu’au début, c’étaient des humains qui, au meilleur de leurs capacités, corrigeaient un texte sur Wikipédia. Effectivement, parfois des erreurs, parfois aussi des partis pris, il faut le reconnaître, alors que, dans le cas de l’intelligence artificielle, et ça reste un travail en devenir, on comprend que, soudainement, on risque d’avoir–
Si l’on travaillait, par exemple, à partir des textes de Wikipédia. Je sais que Wikipédia, c’est comme ça qu’il travaille beaucoup au début. Il arrive avec d’autres éléments d’information, puis il est un petit peu plus complet. Évidemment, l’intelligence artificielle dit : « Tu m’as expliqué pourquoi Charlie Chaplin a quitté les États-Unis quelque part fin des années 50, début des années 60, mais tu as peut-être oublié de me raconter autre chose dans le cas de Charlie Chaplin. » Il y a un niveau de complexité. Lentement, mais sûrement, on se dirige vers ça. Ça a évidemment un impact sur la vente de livres parce que, si tu as accès à ce qui t’intéresse sur Internet, pourquoi achèterais-tu un bouquin papier?
En même temps, il y a des gens autour de moi qui me jurent que le livre papier est là pour durer. Remarque que Marshall McLuhan annonçait la fin du livre papier quelque part dans les années 60. C’est drôle parce que j’ai souvenir d’un collègue professeur qui avait un poster dans son bureau, c’était la réaction de Gutenberg à McLuhan. C’est un geste que je ne peux pas te répéter, que je ne peux pas te faire, on est en audio ici, mais ça voulait dire : McLuhan s’est trompé. Il y a ça aussi. J’ai souvenir qu’avec Kindle, on nous avait annoncé la fin du livre papier.
Vois-tu comment c’est toujours un petit peu plus compliqué qu’on voudrait bien le croire? En même temps, on y revient toujours, toi et moi, on ne peut pas nier qu’il se passe des choses extraordinairement importantes. Moi, je t’aurais dit, et j’ai raconté aux gens qui étaient en ligne avec nous, Louis, il y a quelques jours maintenant, on se parlait d’intelligence artificielle–
On va s’en parler de nouveau, quelque part au début de 2026. Je le précise pour ceux qui auraient manqué notre première rencontre. Vous n’avez pas le droit de manquer la deuxième rencontre, parce que la deuxième rencontre c’est : comment on va initier ça concrètement? C’est quoi les étapes, une fois qu’on est d’accord pour dire que l’intelligence artificielle doit entrer dans nos écoles? C’est de ça dont on va se parler. On s’est parlé beaucoup de ça. On a vu qu’à l’usage, c’est devenu quelque chose d’incontournable.
Louis : Donc, si je suis un ou une prof qui débute dans l’enseignement et puis je te rencontre, puis là je suis un peu à la recherche de conseils à me donner, quels seraient les conseils que tu dirais à justement cette personne qui débute dans l’enseignement?
Luc : Spontanément, je dirais : « Ne manquez surtout pas notre prochaine rencontre en début 2026. » Le publicitaire en moi. Oui, je comprends. Absolument. La première chose, c’est qu’il faut se familiariser avec ces plateformes-là. Pour moi, ce n’est pas négociable. Je dis ça parce que je rencontre parfois des gens qui me disent : « Moi, je ne veux rien savoir de ça. » Comme je croise parfois des gens qui me disent : « Je veux rien savoir d’un téléphone intelligent. »
Moi, je veux bien, mais on aura compris qu’on ne peut pas vivre dans une caverne. C’est-à-dire qu’on ne peut pas faire semblant qu’il n’y a pas des choses qui se passent. Un, il faut se familiariser avec tout ça, et ça passe nécessairement par un certain nombre de formations. Ça passe aussi par tester les outils, les utiliser. Comment j’ai fait ça au début, ce n’est pas un grand secret. Mettons que tu as une question en tête, Louis, quelconque. Je me suis amusé à prendre la même question, à utiliser différents outils et à tester toujours la même question. À l’usage, je m’aperçois que certaines questions pour certains outils vont me donner de meilleures réponses. Un processus d’essai-erreur, comme on a fait quand on apprend à marcher.
Par la suite, à partir de ça, évidemment comprendre qu’il y a certains outils pour certains usages : Canva pour les images, ChatGPT peut-être pour les textes, Grok, par exemple, pour de l’approche un peu plus stratégique, Perplexity pour quelque chose d’un petit peu plus pédagogique. Je pense que ce serait une plateforme intéressante pour les gens qui nous écoutent.
Par la suite, c’est d’identifier un geste que je veux poser. Le danger, souvent, en intelligence artificielle, c’est que, comme on commence à zéro, on est peu familier avec les outils, on se met toute une collection de défis. Moi, ce que je dis, c’est un peu la méthode, d’ailleurs, Warren Buffett, c’est : « Prenez une feuille de papier, inscrivez 20 trucs que vous voulez faire avec l’intelligence artificielle. C’est correct, c’est fait? Identifiez les trois plus importants. Ça va, vous les avez? Prenez les 17 autres, et vous les enlevez, vous les évacuez. Vous prenez ces trois éléments-là, et c’est sur ça que vous allez travailler. »
Évidemment, il y en a certainement un de ces trois-là qui est plus important que les autres. Vous allez commencer avec celui-là et vous allez surtout vous donner des outils pour, par la suite, être capable de vérifier si vous avez atteint vos objectifs. Souvent, ce que je constate, c’est qu’on ne sait pas trop ce qu’on veut faire avec ça. Une fois qu’on est capable de faire ça, par exemple, tu pourrais dire, Louis : « J’aimerais ça automatiser certains processus sur le plan de la correction des examens. » parce qu’une intelligence artificielle peut le faire. Tu pourrais dire : « Non, ce n’est pas ça que je veux faire. Je voudrais peut-être automatiser certaines réponses. »
Moi, j’ai souvent des étudiants qui me disent, par exemple : « À quel moment le prochain examen? » Toutes sortes d’outils existent qui nous permettent d’automatiser ça. Si je te disais que je passe une partie importante de mes journées à répondre à des questions comme ça? En réalité, c’est des questions dont je connais déjà les réponses, et il y a peut-être un chatbot qui pourrait automatiser ces processus-là. Je le dis parce qu’à l’Université d’Ottawa on travaille beaucoup sur une plateforme qui s’appelle Brightspace, qui est une plateforme, franchement, je dois le dire, extraordinaire. On a une autre plateforme qui s’appelle Workday, qui est très connue aussi, qui permet d’automatiser un certain nombre de choses.
Déjà, dans le cas de mes courriels, lorsque j’ai un message et que je réponds aux courriels, je fais simplement un « Réponse ». Au moment où l’on a l’écran de réponse qui apparaît avec ma réponse à donner, j’ai déjà un certain nombre de suggestions de réponses. Ça, on est dans l’intelligence artificielle. Parfois, la réponse est un petit peu plus courte, parfois la réponse est un petit peu plus élaborée. On me donne différents choix de réponses, trois plus précisément, en me disant laquelle de ces réponses-là est la meilleure dans les circonstances.
Tu vois qu’on est déjà dans quelque chose qui ressemble à ça. Imagine, maintenant, 5 ans de ça parce qu’on vient juste d’embarquer là-dedans. Je rappelle que moi, la dernière révolution comme ça d’importance, je t’aurais dit Internet. Sais-tu quoi? Depuis notre dernière rencontre Teams avec les professeurs, à la lumière des questions qu’on m’a posées et des échanges qu’on a eus qui étaient très stimulants, je dois dire que c’est très stimulant tout ça, je crois que ce n’est pas Internet, la fois d’avant, en termes de révolution. Je pense que c’est l’électricité.
Ma mère est assez vieille pour avoir connu une époque où ce n’était pas fréquent l’électricité. Elle a grandi en campagne dans un village de peut-être 300 personnes. Ça, c’étaient les grosses journées. Elle me dit : « J’ai souvenir de lire le livre avec une chandelle. » Elle me dit : « Quand l’électricité arrive, la lecture se retrouve des révolutions parce que, là, je peux étudier le soir. »
On ne réalise pas toujours comment. Je reviens à Marshall McLuhan, le média, c’est le message. Il dit : « Si tu veux comprendre une société, jette un coup d’œil sur ses technologies. » De la même manière que, ces temps-ci, on parle beaucoup des étudiants qui ont moins d’amis ou qui sortent moins. Je pense qu’une partie de l’explication, ça s’appelle l’écran du téléphone intelligent.
Je dis souvent à mes étudiants que, quand j’ai commencé à enseigner, la pause de milieu de cours s’appelait une pause cigarette, et ils trouvent ça très étrange. Je te jure, Louis, que c’était une pause cigarette et que la moitié des étudiants allaient fumer dehors, à l’extérieur de l’université. Je te jure que c’était comme ça que ça se passait. Maintenant, ces mêmes étudiants-là ne fument plus, mais sont sur leur téléphone.
Au fond, McLuhan, ce qu’il nous disait, c’est que, quand les technologies arrivent, qu’on le veuille ou non, elles transforment la société de fond en comble. J’ai une première génération aussi d’étudiants, en toute franchise, qui lisent moins, je crois. Ils lisent encore, mais ils lisent moins. Lire un livre. Lire des entrées sur les médias sociaux, d’accord, ils lisent plus, mais lire moins au sens de lire des livres, concentration, 2 heures, 3 heures. Évidemment, c’est dramatiquement important, et l’on est condamné, quand on est en pédagogie, à s’ajuster à tout ça.
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2e partie du balado
Luc Dupont : L’empathie, c’est de comprendre aussi que la personne devant toi vient peut-être d’un autre univers, d’une autre culture, a eu un autre passé. Peut-être que la semaine a été difficile, peut-être que la fin de semaine a été difficile. Il y a ça aussi qu’il faut développer. Tous les professeurs que je connais, qui sont de bons professeurs au fond, je ne sais pas s’ils seraient capables de se décrire comme ça, mais je crois qu’ils sont empathiques, je crois qu’ils sont flexibles et je crois que ce sont des gens qui s’intéressent beaucoup à la communication.
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Louis Houle : Bienvenue aux conversations pédagogiques avec des passionnés! Initiée par le Centre franco, cette série de balados nous présente des professionnels qui excellent en éducation. Au cours de la deuxième partie de ce balado, quelques grandes questions seront abordées. Est-ce que l’intelligence artificielle n’est, au fond, qu’un simple ramasse-cailloux? Quelle place occupent les compétences humaines, comme l’empathie, la flexibilité et la communication, dans la vie d’une personne enseignante? Ces compétences seront-elles remplacées par l’IA? Restez avec nous et retrouvons notre invité pour la suite de ce balado.
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Si je résume ce que tu viens de dire, parce que je veux m’assurer que j’ai bien entendu, à un moment donné, quand on regarde l’intelligence artificielle, puis le prof que j’ai devant moi, tu as dit : « On va regarder. On commence par une chose. On va explorer avant et l’on va vérifier si ça fonctionne. » Avec tout ça, puis on vient de parler de lecture justement, est-ce que c’est parce qu’on a de la difficulté à s’adapter parce que le changement, c’est difficile? Parce que c’est clair qu’il va y avoir du positif puis du négatif dans l’histoire.
Chaque fois qu’il y a eu de grands changements, il y a eu des gagnants, des perdants. En tout cas, on a appris plein de choses. Moi, je travaille en formation continue, puis Internet fait en sorte que, maintenant, on peut prendre des cours de n’importe quoi à peu près, n’importe quand. Tandis qu’avant il fallait se déplacer, puis aller à l’université, au collège ou ailleurs pour apprendre quelque chose. Tout ça pour dire : est-ce que c’est parce qu’on a de la difficulté à s’adapter?
Luc : Oui, ou avec le changement, ou à le voir. Là, je vais encore m’amuser à citer Marshall McLuhan, qui est probablement le plus grand intellectuel canadien de l’histoire des communications, de la publicité et du marketing, qui disait : « Je ne sais pas qui a découvert l’eau, mais ce n’est probablement pas les poissons. » Quand il nous disait ça, c’est qu’il voulait nous rappeler que, quand on est dedans, on ne le voit pas. Quand j’explique aux étudiants, par exemple, que l’arrivée du téléphone intelligent a changé leur manière d’interagir avec leurs collègues, ils ne comprennent pas.
Évidemment, ils auraient peut-être une excuse, ils me diraient : « Je ne me souviens pas de l’avant. » Là, je leur dirais : « Peut-être, effectivement. », ou c’est furtif, c’est quelque chose qui est arrivé quand ils avaient 4, 5 ou 6 ans. Évidemment, là, je leur dis : « Le vendredi soir, moi, j’ai souvenir d’une époque où, si vous avez 20 ans, vous n’avez pas le droit de rester à la maison. » J’ai le souvenir de ça. C’est comme hier. J’ai souvenir d’un samedi soir aussi où c’est strictement interdit de rester à la maison. J’ai souvenir d’une époque où, si tu ne veux pas manquer le show à la télé, si c’est le lundi à 19 h, tu ne peux pas le manquer.
Maintenant, les étudiants me disent : « C’est un peu étrange parce que c’est comme si, au fond, on aurait juste le droit de lire le mardi, de 5 h à 8 h. » Quand on y pense, effectivement, ça tient la route comme réplique. Dans le fond, c’était drôle que les médias traditionnels fonctionnaient comme ça. Oui, je pense qu’on est dans une société où ce que tu racontes-là, d’avoir accès– Tu dis, par exemple : « Je ne suis pas familier avec l’intelligence artificielle. » Moi, à peu près toutes les semaines, je m’enfarge dans un hyperlien.
C’est drôle parce que, ce matin, sur mon Instagram, lorsque je me suis levé, j’ai dû avoir quatre ou cinq offres de cours sur l’intelligence artificielle qui m’étaient offerts. Visiblement, l’algorithme sait que je suis dans quelque chose qui peut ressembler à la pédagogie. Est-ce qu’il sait exactement ce que je fais dans la vie? J’aurais le goût de dire : « Je ne le sais pas. », mais, dans le fond, je pense que je le sais.
Je te dis ça parce qu’il y a quelques années j’ai demandé à Facebook ce qu’il savait sur moi. Il y a une façon de se promener là-dedans, puis de lui poser la question. Il m’a dit : « Je vais te revenir dans deux jours pour la réponse finale. » C’était un document qui faisait une cinquantaine de pages. Là où ça m’a renversé, c’est qu’il était capable de savoir ma prochaine destination voyage. Je te jure, Louis, que j’ai beau y réfléchir très attentivement, je ne me souviens pas d’avoir dit à quiconque sur Facebook quel endroit je–
Louis : Où tu t’en allais en voyage.
Luc : Exact, et où je comptais aller. Je t’avoue, je n’ai pas souvenir de ça. J’ai dit : « C’est absolument extraordinaire. » Pour un annonceur, c’est quelque chose de remarquable. De la même manière que j’ai souvenir, il y a quelques années, Facebook avait rendu publique une information qui pourrait apparaître banale aux yeux de bien des gens qui nous écoutent, c’est les moments de l’année durant lesquels on observe le plus de séparations et de divorces.
Tu pourrais me dire : « Quelle information peu importante! En quoi ça peut être utile? » Évidemment que Facebook s’est aperçu qu’au moment où vous changez cette information-là vous allez adopter par la suite toute une série de comportements que vous n’aviez peut-être pas avant. Ça, pour certains annonceurs, ça vaut quelque chose. Vois-tu comment? Je reviens encore à cette notion-là.
Tu me parlais de changement et de nature humaine en tout début d’intervention, et est-ce qu’on est conscient de tous ces changements-là? Question plus récente que tu me posais, question précédente. Je pense qu’on n’est pas conscient de tout ça, mais visiblement, la beauté avec l’intelligence artificielle, c’est que, si tu mets tous ces petits paquets-là d’informations les uns avec les autres, les petits cailloux du Petit Poucet, effectivement–
Comme mon père me racontait lorsque je prétendais avoir la grippe. Mon père était un très grand conteur. C’était un ethnologue de formation, d’ailleurs, qui a passé beaucoup de temps dans la francophonie canadienne. Je m’étais aperçu que, lorsque j’avais le rhume, il me racontait une histoire, donc peut-être que je pourrais faire semblant d’avoir le rhume, je vais avoir une histoire. D’autant plus aussi que je n’avais pas d’école le lendemain, donc c’était mot compte double ici. Ne faites pas ça, personne, évidemment.
Ces petits morceaux de pain-là ou ces petits bouts de cailloux-là, c’est ça, au fond, qu’on laisse traîner tout le temps sur Internet. C’est pour ça que l’intelligence artificielle existe. Si le numérique n’existe pas, on n’est pas en train de se parler de ça. C’est qu’au fond ça prend l’ancêtre, les 0 puis les 1. Après ça, tu mets tous les petits paquets d’informations. Là, tu demandes à quelque chose, les algorithmes– Les algorithmes, au fond, c’est des séquences. Ils voient qu’il y a des séquences qui se répètent, puis ils regardent ça.
C’est sûr que, dans l’enseignement, c’est quelque chose qui va être très utile parce qu’à l’usage on va probablement s’apercevoir, Louis, qu’il y a des façons d’optimiser nos résultats sur le plan du rendu pédagogique de l’information qu’on cherche à livrer. Je rappelle toujours que, dans le fond, tout ce que l’étudiant apprend, c’est ce qu’il a choisi d’apprendre. On est d’accord? Nous, on est comme des points de contact pour le meilleur et pour le pire, puis on fait notre gros possible.
Des fois, il y a des meilleurs points de contact, puis, des fois, il y en a des moins bons. On est des courroies de transmission, mais, en même temps, c’est l’étudiant qui va toujours choisir ou pas de lire le livre au début de la session, Les images démaquillées de Claude Cossette. Il y a tout ça.
Louis : Finalement, l’intelligence artificielle, c’est un ramasse-cailloux?
Luc : Sais-tu quoi? Dit comme ça, ce n’est pas faux. À la fin, tous ces cailloux-là sont ramassés, puis on est capable de dire : « Visiblement, il y a beaucoup de cahiers bleus ou de cahiers jaunes. » Ça, c’est une partie de l’explication, c’est autre chose. C’est très bien dit, Louis. [rires]
Louis : Si je reviens au prof qui commence, puis qui est très conscient de sa pédagogie, quelles seraient, selon toi, les deux compétences qu’on devrait développer chez nos élèves en priorité?
Luc : Je crois qu’on est toujours dans– Évidemment, c’est le prof de communication qui te répond à ça. Je ne sais pas si l’électricien voit de l’électricité partout. Je ne sais pas si le chimiste voit de la chimie partout, mais le prof de com voit de la com partout. Je crois qu’on reste, à la fin, essentiellement des communicateurs. C’est ça qui est étrange. C’est que, sur la carte d’affaires, lorsqu’on en a une, parce que, maintenant, c’est moins fréquent dans le domaine de l’enseignement, mais j’ai souvenir qu’on m’avait remis ma carte de prof à l’Université d’Ottawa, c’était professeur qui était inscrit évidemment là-dessus. La réalité, c’est qu’on est des communicateurs.
Ça, pour moi, c’est quelque chose qui est absolument essentiel. Au-delà de ça, c’est l’empathie et la flexibilité. Je suis en train de décrire, au fond, ce que je pense que c’est qu’un bon prof. Je connais des gens autour de moi qui sont peu flexibles. Je ne leur dis jamais, mais je ne pense pas qu’ils seraient de bons profs parce que, reconnaissons que 1 000 fois plutôt qu’une, il faut répéter des choses qu’on a peut-être déjà racontées.
Il y a cette flexibilité-là. L’empathie, c’est de comprendre aussi que la personne devant toi vient peut-être d’un autre univers, d’une autre culture, a eu un autre passé. Peut-être que la semaine a été difficile, peut-être que la fin de semaine a été difficile. Il y a ça aussi qu’il faut développer. Tous les professeurs que je connais qui sont de bons professeurs, au fond, je ne sais pas s’ils seraient capables de se décrire comme ça, mais je crois qu’ils sont empathiques, je crois qu’ils sont flexibles et je crois que ce sont des gens qui s’intéressent beaucoup à la communication.
La communication, c’est ce qu’on raconte, c’est le verbal, c’est le non-verbal, c’est le contenu, les mots, mais c’est aussi l’image. Je te dis ça parce que j’ai souvenir d’avoir fait le tour dans plusieurs universités et dans plusieurs, d’ailleurs, écoles francophones de la région d’Ottawa plus précisément dans ce cas-ci. J’ai souvenir d’un directeur d’école qui m’avait dit : « Je pense qu’on doit faire un petit travail du côté des médias sociaux avec nos professeurs, les familiariser. » Ça serait l’ancêtre de l’intelligence artificielle à certains égards, Louis.
C’est un directeur d’école qui dit : « Je pense qu’on n’aura pas le choix de faire médias sociaux. » Vois-tu? On a le même genre de réflexion qu’on a actuellement : « Pourrais-tu peut-être expliquer aux professeurs que ce qu’ils racontent là-dessus, ce n’est pas innocent? » Si l’on décide, par exemple, de mettre nos photos de fin de semaine de notre party, peut-être que ça a une implication sur le plan de l’image. Je reviens à l’image. Ça a peut-être une implication de ce côté-là, donc peut-être expliquer aux professeurs que ce qu’ils font là-dessus, par glissement, ça a un impact sur l’image que les étudiants peuvent en avoir de ces profs-là.
J’ai souvenir, et je pourrais même te nommer la première école. Je ne le ferai pas. J’ai les étudiants dans la salle qui sont très sceptiques : « Monsieur Dupont va nous parler de médias sociaux dans un contexte pédagogique? Je ne fais pas le lien. » Monsieur Dupont doit être, j’espère, très préparé parce que la soirée peut être un peu difficile pour lui.
Évidemment, tu devines que j’avais fait un petit tour des médias sociaux avant d’arriver en salle, avec quelques exemples concrets pour montrer comment, parfois, ça peut être une bonne idée ou une mauvaise idée parce que ça peut être une bonne idée et ça peut être une mauvaise idée. Un peu comme l’intelligence artificielle, ça peut être une bonne idée et ça peut être une mauvaise idée. J’ai souvent le sentiment qu’avec l’accélération des changements depuis quelques années, qu’on a déjà vu ce film-là. Je pense que toi et moi, on l’a déjà vu. Sans nous vieillir–
Louis : Trop.
Luc : –abusément, je crois qu’on a vu ça, ce film-là. Ça s’appelait médias sociaux, et je crois qu’avant on l’a vu, ça s’appelait Internet. Je crois ça. La fois d’avant, mettons que je reculerais un petit peu à la fin des années 80 parce que j’étais déjà aux études à ce moment-là, ça s’appellerait peut-être les chaînes de télévision spécialisées. Vois-tu comment? Tu me diras : « C’est très différent. » Oui, mais je pense qu’entre médias sociaux puis intelligence artificielle, il y a des atomes crochus à certains égards.
Louis : Si l’on revient aux compétences, quand tu parles d’empathie, puis de flexibilité, ça va prendre longtemps avant que l’intelligence artificielle remplace le ou la prof, finalement, parce que c’est des compétences très, entre guillemets, humaines.
Luc : Superbe question, Louis. Effectivement, ce qui nous sauve, il n’y a pas juste du mauvais. Dans la pédagogie, on parle beaucoup des points négatifs de l’intelligence artificielle. En même temps, ce qui nous sauve, effectivement, à bien des égards, c’est que ces qualités-là, ce n’est pas des qualités d’informatique, ce n’est pas des qualités d’ordinateur, ce n’est pas des qualités de caméra Web, ce n’est pas des qualités de téléphone intelligent, ce n’est pas des qualités de tablette numérique, c’est des qualités humaines. Ça, je pense qu’on est protégés pour quelques années. [rires]
Si vous êtes un peu plus jeune qu’un peu plus vieux et que vous nous écoutez, je crois que tout ça, ça reste fondamentalement humain. J’entends des gens qui me disent : « Le prof, on va pouvoir le remplacer par quelqu’un qui sait à peu près tout. » Est-ce que le prof, c’est empathie? Je ne pense pas que le prof, c’est empathie. Est-ce qu’il est flexibilité? Je pense que l’application ou l’intelligence artificielle ne va pas nous donner 22 chances. Je peux me tromper, mais, je crois, ne sera pas capable de faire la différence ou la nuance entre donner une chance et donner trois chances.
La pédagogie, c’est beaucoup l’enseignement. Je me suis déjà enfargé sur une étude en linguistique. Le nombre de fois qu’il faut entendre un mot lorsqu’on est un nouveau-né pour être capable–
Louis : De le répéter.
Luc : –un, de reconnaître le mot, puis deux, de le répéter, oui. J’ai quelqu’un que je connais qui est arrivé dans un milieu avec une nouvelle langue et qui, les trois premiers mois, n’a pas dit un seul mot dans cette langue-là et qui, spontanément, au bout du troisième mois, s’est mis à parler comme si– Je l’ai vu de mes yeux, ce que je te raconte. Ça, c’est humain, je pense, ce qu’on vient de raconter là. Ce processus-là est humain. On est protégés de ce côté-là.
En même temps, je ne suis pas en train de nier la part qu’aura l’intelligence artificielle dans, par exemple, identifier les étudiants qui sont peut-être un petit peu plus à risque sur le plan de l’apprentissage, sur le plan de la pédagogie. Je crois que l’intelligence artificielle est capable de nous dire ça. Ce que je vais te raconter là, je le sais parce que je le vois au quotidien, je reviens à Brightspace. Elle est capable de nous dire : Quels sont les étudiants qui ont regardé la capsule vidéo? Quels sont les étudiants qui ne la regardent pas? Quels sont les étudiants qui étudient à 2 h du matin? Tu vois un peu?
Je sais maintenant quels sont les étudiants qui, peut-être, tout juste avant l’examen, ont regardé les huit capsules vidéo très rapidement, d’un coup, quels sont les étudiants qui ont passé par-dessus les capsules vidéo. La capsule dure 1 heure, ils l’ont regardée à peu près 14 minutes. Pour moi, c’est intéressant de le savoir parce qu’après ça, ça me permet d’expliquer, puis de comprendre certaines choses. Je reviens encore sur les talents du communicateur, dans ce cas-ci, de l’enseignant, du professeur. Peut-être que l’enseignant un peu dur avec lui-même dirait : « C’est ma faute. » Là, peut-être qu’on s’apercevrait qu’en même temps, c’est donnant-donnant dans l’enseignement.
L’enseignant fait son bout de chemin, l’étudiant doit faire son bout de chemin aussi. Mettons qu’on est dans l’enseignement des mathématiques. Ce que j’ai compris, un jour, parce que les mathématiques, ce n’était pas ma force, c’est que tu ne peux pas te permettre de rater le cours 4 parce que tu vas avoir un problème au cours 7. Ça m’a pris beaucoup de temps à comprendre ça. Je le sais parce que j’ai fait le cours de statistique à trois reprises avant de le réussir. La troisième fois, j’ai dit : « Ça ne peut pas continuer comme ça. »
Ça, je me souviens que c’est la fois où j’ai dit : « Ce n’est pas la faute du professeur, c’est de ma faute à moi. » J’ai terminé, dans ce cours-là, le deuxième étudiant de la classe aussi. Ça, pour moi, c’est un grand moment. Ce que je te raconte là, c’est un grand moment, d’autant plus que l’examen de mi-session avait lieu tout juste après l’Halloween, donc j’avais manqué l’Halloween cette année-là.
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C’est une histoire. Je te raconte peut-être une de mes trois, quatre, cinq importantes de ma vie.
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On est quasiment en psychanalyse à haute voix ici. C’est là que je me suis aperçu : « Luc, il faut travailler fort. Ce n’est pas juste l’enseignant, c’est aussi l’étudiant. » C’est pour ça que je dis que c’est donnant-donnant. Je crois que l’intelligence artificielle va donner un coup de main à l’étudiant. L’intelligence artificielle va donner un coup de main au professeur aussi, à cet égard-là.
Louis : C’est très intéressant. Il y a plein de choses, pendant que tu parles, qui me viennent à l’esprit parce que je me dis aussi, en même temps– Là, tu viens de dire donnant-donnant. Oui, je suis d’accord qu’il faut que l’élève fasse sa part, mais on n’a pas cette responsabilité d’être – comment je vais expliquer ça? – stratégiquement intelligent pour faire en sorte que l’élève ou l’étudiant apprenne malgré lui?
Nous, on a, entre guillemets, une compétence pédagogique, on a de l’expérience, on a un grand contenu. On a cette gang-là devant nous et l’on n’a pas la responsabilité parce que– On a tous eu des étudiants, des étudiantes, à un moment donné, que tu avais l’impression : « Comment je vais faire pour qu’ils apprennent dans ma classe? » Oui, ils ont une responsabilité, mais est-ce que c’est vraiment 50-50?
Luc : Moi, je pense que oui. Je pense qu’on ne peut pas– Il y a des devoirs, il y a des–
Louis : Peut-être en termes adulte-adulte. Peut-être à l’élémentaire, si j’ai un petit de quatrième année dans ma classe, c’est peut-être différent que si j’ai un adulte à l’université. Je ne sais pas.
Luc : Oui, je pense qu’il y a un contrat virtuel, dans ce cas-ci. Il y a les devoirs, il y a les responsabilités, évidemment. Le danger, c’est que tout ça repose soudainement sur les épaules de l’enseignant. En d’autres mots, si l’étudiant n’a pas réussi, ce ne serait que la faute de l’enseignant. Par expérience, tu le sais, évidemment que, dans ce cas-ci, le défi de l’enseignant, ce serait de trouver une façon de– Les meilleurs enseignants finiraient probablement–
Pas toujours parce que, là aussi, il faut réaliser qu’il y a des dossiers plus difficiles que les autres. Là, on parle de– C’est ça, ça fait 34 ans que je le fais, donc je le sais que, des fois, le défi est plus important. J’aurais même, encore une fois, en tête des exemples de ça. Le défi, c’est peut-être de trouver une autre manière de faire les choses ou une autre manière de passer le message. Je pense que, généralement, si on y pense fort, avec l’expérience, on va finir par trouver quelque chose.
En tout cas, reconnaissons que, dans le cas de l’intelligence artificielle, sur le plan, par exemple, de ce que j’appellerais le jeu parce que je me suis toujours aperçu que, lorsqu’on s’amuse, entre guillemets– S’amuser, ça ne veut pas dire l’oisiveté, ici, ne rien faire. S’amuser, ça veut dire prendre du plaisir. J’ai souvenir, par exemple, d’un professeur qui, pour nous faire comprendre l’importance de certaines caractéristiques publicitaires dans l’efficacité, s’amusait à nous présenter deux publicités côte à côte, qui étaient à peu près identiques, avec simplement un petit changement.
Par exemple, le logo en bas à gauche et, dans l’autre publicité, le logo en haut à droite, ou le titre : Rhumatisme. L’autre titre, dans l’autre publicité, c’est Arthrite. Ce qu’il nous demandait, c’est : « Laquelle de ces publicités-là, vous pensez, a été la plus efficace? » Ce qui était fascinant, dans ce cas-ci plus précisément, c’est que c’étaient de vrais exemples, Louis, et il avait les vrais résultats. Il était capable, par la suite, de nous expliquer pourquoi l’une de ces publicités-là marchait; par exemple, dans le cas de Rhumatisme et d’Arthrite, qui est à la base le même problème, avec deux mots différents. Il y a un des deux mots qui vendait deux fois plus de médicaments que l’autre.
Tu vois, même chose pour le logo. Dans ce cas-ci, c’est la mémorisation de la compagnie parce que c’est une chose de voir la publicité, ça en est une autre de s’en souvenir, puis ça en est une autre d’être capable de s’en souvenir et d’associer cette publicité-là à la bonne compagnie, qui est l’objectif ultime, évidemment, d’un bon message publicitaire. De cette manière-là, ce que je constatais dans le cours, c’est qu’il y avait des étudiants qui, visiblement, ne s’intéressaient pas à la publicité, puis on a le droit de ne pas s’intéresser à la publicité, mais qui, momentanément, y trouvaient leur compte. Parfois, c’était le regard du personnage. Tu vois un petit peu l’idée?
Louis : Oui.
Luc : Juste un petit élément parce qu’au fond une annonce publicitaire, c’est au-delà peut-être de 200 critères. Peut-être, dans un cas, elle était sur fond rouge, dans l’autre cas, sur fond bleu. Dans un cas, c’était noir sur fond blanc, dans l’autre cas, c’était blanc sur fond noir, donc inversé. Juste comme ça. J’ai souvenir d’avoir constaté, ça marchait. La pédagogie, c’est aussi un talent, effectivement, d’identifier ces gens-là.
J’ai, dans mon entourage, par exemple, une enseignante en tête, pendant que j’y pense et pendant que je te parle. C’est l’exemple qui vient juste de me sauter dans la tête. Moi, j’ai une enseignante dont c’est la spécialité. Elle, elle dit : « Moi, je veux les cas plus difficiles. », pour une raison quelconque. En même temps, je reviens à mes critères un petit peu plus tôt : communication, empathie, flexibilité. Elle a les trois. Encore une fois, l’intelligence artificielle ne peut pas faire ça. Elle a fait ça toute sa vie. C’est ça qu’elle a fait toute sa vie durant, ce genre de défi-là.
Louis : Là, mon cher Luc, le temps avance. Dans notre planification, on s’était dit que je te poserais la question : est-ce que tu aurais une ressource à nous suggérer pour continuer à réfléchir, justement, sur le sujet?
Luc : Je crois que, dans le cas de l’intelligence artificielle, tout bon cours ou bonne formation là-dessus, au sens très large. Je pense qu’on va tous s’enfarger dans les prochaines semaines dans quelque chose là-dessus. Je pense que c’est un incontournable. Moi, dans le cadre d’une infolettre que je publie, qui s’appelle L’infolettre marketing de Luc Dupont, j’écris fréquemment sur l’intelligence artificielle parce qu’évidemment, dans le domaine de la création, c’est quelque chose qui change tout.
Je rappelle que la campagne publicitaire de Coca-Cola de 2024, plus précisément, avait été construite en très grande partie avec l’intelligence artificielle. Je parle de la campagne publicitaire à la télé et sur les principales plateformes Internet numériques. J’ai vu une publicité, récemment, du côté de la NBA, durant les finales, qui avait été conçue de A à Z avec l’intelligence artificielle. C’est sûr que je ne peux pas faire semblant que tout ça va continuer comme ça se passait avant.
Ça, ça serait peut-être ma première ressource. Maintenant, vous êtes intéressés plus spécifiquement à la communication, les mots, les images. J’ai écrit un livre qui s’appelle 1 001 trucs publicitaires qui porte là-dessus : un chapitre entier sur le pouvoir des couleurs; un chapitre entier sur le pouvoir des images; un chapitre entier sur le pouvoir des mots; un chapitre entier sur le pouvoir de la répétition. Là aussi, quand on est en enseignement, on sait qu’il faut répéter dix fois plutôt qu’une. Pas deux fois plutôt qu’une dans ce cas-ci, mais dix fois plutôt qu’une.
Ce sont des choses qui m’intéressent, l’idée étant de simplifier et de vulgariser tout ça. Le lien entre enseignement et publicité, évidemment, je pense qu’à la lumière de ce qu’on vient de se raconter depuis quelques minutes, on le voit. En tout cas, intuitivement, on comprend que, dans le fond, on pourrait peut-être même dire qu’un bon enseignant, c’est un bon publicitaire.
Louis : Ça, ça va être le titre du prochain balado, je pense, parce que c’est très intéressant comme concept, ça. Merci pour tes ressources. La prochaine question, ça va être difficile, je te dis un mot et tu me dis trois phrases. Pas plus que trois phrases. Je commence.
Luc : On va essayer. Ce n’est pas possible dans mon cas.
Louis : Non, je le sais, c’est pour ça que je te le dis d’avance. Je te dis le mot, on va commencer par un bon : plagiat.
Luc : Évidemment que, dans le cas d’intelligence artificielle, le lien est direct. Pas toujours facile. Je le sais à l’usage, j’ai été sur certains comités là-dessus. Qu’est-ce que le plagiat? Là, on va me dire probablement que c’est s’inspirer en long et en large d’un texte qui a déjà été écrit, parfois de manière in extenso, parfois en changeant quelques mots. C’est sûr que l’intelligence artificielle, c’est un sacré défi dans cet univers-là, d’autant plus que, maintenant, on a même des outils qui permettent de masquer le plagiat.
Je ne sais pas si tu me suis. C’est-à-dire que tu utilises un premier outil qui permet de faire le texte, puis un deuxième qui permet de masquer les séquences du premier. Ça, pour un enseignant, c’est un défi colossal parce que, posons-nous la question concrètement : à hauteur de quoi on va dire si ça nous pose problème en tant qu’enseignant? Parce que l’outil qui permet d’identifier ça, de nous le dire, parfois, il va nous dire que c’est 5 %, c’est 15 %, c’est 20 %, c’est 50 %, c’est 70 %, c’est 100 %.
Louis : Il peut se tromper.
Luc : Il peut se tromper. Je le sais, je vais te dire pourquoi. Il y a des textes que j’ai écrits, moi, je les sais, je les ai écrits – d’ailleurs, la plupart de mes textes, je les ai écrits avant l’intelligence artificielle – et, parfois, il va m’identifier une phrase en me disant : « Ça, c’est de l’intelligence artificielle. » Je lui réponds : « Je le sais que ce n’est pas de l’intelligence artificielle. » Il y a un problème, alors le 5 % dont je te parlais il y a deux instants, le 10 %? Un sacré défi.
Louis : Prochain mot, c’est : étudiant en difficulté.
Luc : Je pense qu’on en a parlé un peu beaucoup, donc je vais être capable de faire trois phrases avec ça. Ça, c’était ma première. Ma deuxième, probablement, nécessite plus d’énergie, plus de concentration. Sur le plan créatif, il faut savoir arriver avec des solutions qui sont nouvelles. Dans certains cas, ça peut devenir une spécialité parce qu’il y a des gens qui, visiblement, sont plus à l’aise avec ce genre de défi-là. Je crois que l’intelligence artificielle, cette espèce d’échange-là avec, appelons ça la machine ou l’intelligence de la machine, je pense qu’éventuellement, ça va se révéler être intéressant.
Louis : Prochain mot. En passant, tu vois que je ne qualifie pas. Je ne mets pas de bravo, et cetera. Non, c’est juste un mot.
Luc : Non, effectivement. C’est très bon.
Louis : Le prochain, c’est : un parent. Parce que, là, on est dans un contexte d’éducation, pédagogie, enfant. Là, je te dis : « un parent ».
Luc : Oui. Encore là, c’est parce que je te raconterais ma vie.
Louis : Je le sais que mes mots ont été choisis.
Luc : J’étais récemment dans une rencontre qui n’avait rien à voir avec le milieu de l’enseignement et je me suis enfargé avec un ancien collègue qui est devenu prof, mais que je n’avais pas vu depuis 40 ans. Tu vois un peu le contexte? Je lui ai dit : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie? » Il m’explique : « J’étais, jusqu’à tout récemment, enseignant. » Évidemment, on commence à parler de tout ça. C’est drôle parce que lui était au primaire, je suis à l’université, puis je maintiens que c’est le même genre de défi. J’ai des collègues qui diraient : « Tu n’as pas le droit de dire ça. » Moi, je t’assure que c’est le même genre de défi. Il n’y a pas beaucoup de différences, au fond. En tout cas, sur le fond, je crois.
Il me raconte que lui enseigne dans une école qui a ceci de particulier, c’est qu’elle est dans un comté où la moitié des étudiants sont parmi les plus privilégiés au Canada et la moitié sont parmi les plus pauvres–
Louis : Les moins privilégiés.
Luc : –au Canada. Oui, moins privilégiés. Il me dit spontanément qu’effectivement, c’est un défi. Il me raconte ça comme ça, et je te le répète mot pour mot. Il me dit : « Moi, j’ai des étudiants qui, à Noël, vont faire leur shopping à Londres. » Tu vois un peu le genre de débalancement? Il me dit que, dans d’autres cas, il n’y a pas de shopping, en fait, tout court, dans la période des Fêtes. Tu vois un peu le genre de défi?
Louis : Oui.
Luc : Évidemment, j’ai exactement la même question que tu me poses, [rires] je lui dis : « Comment tu fais ça? » Il me raconte, effectivement, qu’il a développé, comme ça, à travers le temps, toute une série d’outils. Sa grande force à lui– C’est un lui, ce n’est pas une elle. L’autre exemple de tantôt, c’était une elle, je précise. Là, c’est un lui. Il me dit : « Effectivement, je me suis aperçu que, par exemple, lorsque je donne les cours d’éducation physique, ces barrières-là, dont on vient de parler, au fond, n’existent pas. »
Dans le cas de l’enseignement, l’accès aux livres n’est peut-être pas le même, on s’entend là-dessus. L’accès à tous les outils pédagogiques n’est pas le même. Tu pourrais me dire : « C’est quoi l’accès aux outils pédagogiques? » Est-ce qu’il y a un portable à la maison? Je te dis ça parce que, durant la Covid, il m’explique que certains étudiants, momentanément, ne pouvaient pas suivre les leçons. Il dit : « Il faut trouver toute une série d’autres outils. » C’est là qu’il a dit : « Ça a fait en sorte que je me suis familiarisé avec ces étudiants-là peut-être davantage. J’ai appris à les comprendre et à développer des outils pédagogiques qui étaient certainement plus adaptés dans les circonstances. »
Louis : Dernier mot. Un mot que tu aurais aimé que je te dise pour que tu commentes.
Luc : Celle-là n’est pas facile. [rires] J’avais en partie les questions, mais pas celle-là. Il y a des questions mystères, alors mesdames, messieurs– [diaphonie]
Louis : Oui, vous savez qu’on prépare, mais, en même temps, il y a de l’imprévu dans ce balado. Sinon, il n’y a pas de défi, quand même.
Luc : Non, effectivement. De quoi j’aurais voulu que tu me parles?
Louis : Un mot.
Luc : Peut-être de mon– Un mot?
Louis : Oui.
Luc : Qu’est-ce que c’est la structure mythique?
[rires]
Je te sors n’importe quoi. La structure mythique, c’est la manière de mettre les différents éléments de l’histoire dans le bon ordre pour s’assurer de générer le meilleur résultat. Dans ce cas-ci, c’est drôle, parce qu’à certains égards, au tout début du balado, on s’est parlé de culture populaire, sans peut-être directement utiliser le mot. Là, on vient de le faire parce qu’on revient exactement au début de notre histoire. Comme quoi la nature humaine n’a pas tout à fait changé.
Louis : Là, ne fais pas la conclusion parce que ça, c’est ma prochaine question.
[rires]
La dernière question, mais quand même. Tu sais que mon but aussi, c’est de choisir des mots où ils vont un petit peu susciter un engouement intellectuel. J’appelle ça de même. Luc, on est rendus à la conclusion. Là, c’est la troisième saison des balados. Au début, quand on a commencé la série, moi, je faisais la conclusion. Maintenant, je demande à l’invité de faire la conclusion. Ma question pour toi, c’est : comment est-ce que tu aimerais conclure le balado que nous avons eu ensemble aujourd’hui?
Luc : Je conclurais en disant que je ne peux pas passer à côté de l’intelligence artificielle, c’est un nouvel outil parmi une série de nouveaux outils. Je le dis parce que j’ai souvenir des acétates.
Louis : Oui, moi aussi.
Luc : J’ai souvenir des diapositives. J’ai souvenir du projecteur multimédia. J’ai souvenir du tableau interactif en classe. Peut-être que je dirai un jour : « J’ai souvenir de l’arrivée de l’intelligence artificielle. », qui est une révolution parmi une série de révolutions d’importance. Je ne suis pas en train de mettre ça à la hauteur des diapositives, évidemment, on se comprend là-dessus. Peut-être à la hauteur de l’électricité ou du téléphone intelligent, à tout le moins, qui a changé bien des choses parce qu’il y a un avant et il y a un après.
Le défi que je nous donne collectivement, c’est un, de se familiariser avec ça, éventuellement d’apprendre à l’utiliser, puis apprendre à l’utiliser dans un contexte, évidemment, d’optimisation de la pédagogie. Je crois qu’à la fin on va être surpris de tout ce qu’il nous permet de faire. Pour les quelques côtés négatifs qu’on voit d’entrée de jeu, comme n’importe quelle technologie, d’ailleurs, c’est toujours ça qu’on voit en premier, éventuellement, je pense qu’on va découvrir plein d’avantages en lien avec ce nouvel outil-là.
Louis : Ça a été incroyable, ce balado. Je rappelle à tout le monde qu’aujourd’hui j’ai passé ces quelques minutes avec Luc Dupont, qui est professeur au département de communication, à l’Université d’Ottawa. Luc, je te dis merci, puis à la prochaine.
[musique]
Luc : Merci, ce fut un plaisir.
[musique]
Louis : Merci d’avoir pris le temps d’écouter ce balado. Pour avoir accès aux autres épisodes, visitez le site Internet du Centre franco. Vous pouvez aussi les retrouver sur Spotify et sur baladopedago.com, un site qui propose une riche sélection de balados éducatifs en français. Enfin, pour découvrir l’ensemble de nos nouveautés, inscrivez-vous à notre infolettre, consultez nos réseaux sociaux ou visitez lecentrefranco.ca.
[musique]
